Le passage de relais pontifical réalisé voilà plus d’un an déjà fut l’occasion d’une première réflexion quant au souci de vigilance doctrinale, telle du moins qu’elle pouvait se déceler dans les premières prises de parole du nouveau pape Léon XIV, et que l’on pourra encore apprécier avec sa première encyclique Magnifica Humanitas. Bon gré mal gré, par-delà l’effort d’assentiment requis des fidèles, subsistait en effet du pontificat précédent une certaine confusion doctrinale appelant en retour une vigilance qui, de fait, n’a pas le vent en poupe au sein de l’hémicycle ecclésial. À l’heure en effet du souci d’unité de l’Église et de l’accueil en nombre de nouveaux convertis, brandir à tout va le rappel de la doctrine semble contracyclique, pour reprendre le jargon des économistes. Mais serait-ce vraiment le cas lorsqu’il s’agit de l’économie du salut ? Comment interpréter le fait que près de la moitié des nouveaux baptisés finissent par abandonner la pratique, comme le fait remarquer le frère Thierry-Dominique Humbrecht (Figaro, 24/05/2026) ?

En raison et par amour

En bon disciple de saint Augustin, le pape se doit de rappeler que l’orthodoxie (la vérité reconnue et aimée) fonde l’orthopraxie (vivre et agir selon la vérité), cette préséance étant régie par un principe d’unité qu’est la charité. Avec une simplicité et une profondeur théologique dont il avait le secret, le futur Benoît XVI contextualisera ce précepte augustinien : 

"La tentative pour redonner, en cette crise de l'humanité, un sens compréhensif à la notion de christianisme comme religio vera, doit pour ainsi dire miser pareillement sur l'orthopraxie et sur l'orthodoxie. Son contenu devra consister, au plus profond, aujourd'hui — à vrai dire comme autrefois — en ce que l'amour et la raison coïncident en tant que piliers fondamentaux proprement dits du réel : la raison véritable est l'amour et l'amour est la raison véritable. Dans leur unité, ils sont le fondement véritable et le but de tout le réel" (Vérité du Christianisme ? Colloque "2000 ans après quoi ?" Université Paris IV-Sorbonne, 25-27 novembre 1999).

Doxa et praxis, raison et amour : ces deux binômes sont substituables. À défaut, la mise entre parenthèses du souci doctrinal — par paresse ecclésiale renchérirait en bon dominicain Thierry-Dominique Humbrecht — est proprement mortifère. Et pour cause : des ordres religieux aux simples associations de fidèles et communautés nouvelles, l’exercice du charisme reçu à leur fondation participe de manière singulière à cette unification existentielle entre doxa et praxis, entre raison et amour, conditionnant aujourd’hui et parfois à leur insu le devenir de ces diverses réalités ecclésiales.

La doctrine se développe dès les premiers siècles

Commode voire démagogique à court terme, la mise en suspension de la doctrine ecclésiale pourrait donc instiller un mal insidieux face auquel il pourrait être opportun de faire appel… à saint John Henry Newman. Providence ou signe des temps, son élévation au rang de docteur de l’Église universelle fut en effet l’un des premiers actes pontificaux de Léon XIV. Quant en matière de doctrine, ou plutôt de combat doctrinal, le docteur Newman l’a éprouvé dans sa chair. Alors anglican, il projette son Essai sur le développement de la doctrine chrétienne afin d’objecter les "rajouts corruptifs" de l’Église catholique au Dépôt de la foi (Depositum fidei). Mais son étude des Pères de l’Église qui contribuera au renouveau patristique du XXe siècle lui fait conclure que son objection s’avère sans fondement, la doctrine chrétienne ayant commencé à se développer dès les premiers siècles. Newman publie son Essai en 1845, peu après avoir été reçu dans l’Église catholique.

Cette épreuve existentielle vécue par Newman structurera sa pensée et son enseignement au sein desquels prédominent les notions d’idée et de développement, avec pour arrière-plan un rapport métaphorique et analogique au vivant. Selon lui, la doctrine chrétienne procède d’une idée vivante, la Révélation, dont elle est une expression explicite, toujours en développement et transmissible par-delà les aléas et nouveautés de l’histoire. Bref, la doctrine est au service de l’intelligibilité de la Révélation, soit encore le propre de la théologie qui n’est autre que le service de la doctrine, service entendu à la fois comme une fonction de veille et d’enseignement et comme une attitude pastorale au service de la vérité révélée.

Sept "notes" attestant d’un vrai développement doctrinal 

Comme tout être vivant, la doctrine peut être soumise à la corruption, au dévoiement, au travestissement, à la singerie, à l’hérésie. D’où la question de la résilience doctrinale, expression dont il conviendrait de vérifier la pertinence théologique. Poursuivant cette analogie avec le vivant tout en relisant l’histoire et le développement de la doctrine chrétienne, Newman suggère sept "notes" pouvant attester de l’authenticité d’un vrai développement : 1) la préservation du type, 2) la continuité des principes, 3) le pouvoir d’assimilation, 4) la conséquence logique, 5) l’anticipation de l’avenir, 6) la conservation active du passé, 7) la vigueur durable. 

À s’y méprendre, on pourrait déceler dans ces différents critères quelques relents darwiniens ! Mais notre docteur anglais, contemporain de Darwin, prend bien soin de distinguer évolution et développement, du fait notamment que l’être humain vivant (la personne humaine) présente cette capacité morale singulière de se démarquer de la nature et de ses lois. S’il fallait ensuite rassembler et synthétiser ces sept notes, nous dirions qu’ils constituent une morale du vivant, relevant simultanément de l’ordre rationnel et de l’ordre éthique. Autrement dit, le vivant est vivant parce qu’il se comporte moralement ; la doctrine catholique est vivante et résiliente parce qu’elle se comporte raisonnablement et moralement, soit le service minimum lorsque ladite doctrine est censée évaluer la justesse et la bonté de l’agir moral !

La source de la résilience doctrinale

Comme Newman le concède lui-même, ces sept critères s’avèrent plus ou moins probants dans l’espace et dans le temps ; et de fait, ils s’adressent en premier lieu aux pasteurs et aux théologiens qui s’en remettront ultimement à l’autorité du Magistère, dont on attend en retour une même rigueur intellectuelle et morale, à même d’éviter et de dissiper toute confusion doctrinale. Dans son discours à Westminster Hall le 17 septembre 2010, avant-veille de la béatification de John Henry Newman, Benoît XVI rappelait que "la tradition catholique soutient que les normes objectives qui dirigent une action droite sont accessibles à la raison, même sans le contenu de la Révélation". Telle est en définitive la source de la résilience doctrinale, celle d’une raison qui consent librement à se laisse épurer et aimanter par la foi.