Habituellement, la pastorale ecclésiale catholique et la perception commune des fidèles chrétiens déplacent le retour du Christ au moment du Jugement universel, lorsque le temps, l’histoire et la création telle que nous la connaissons prendront fin pour toujours, et que l’humanité rachetée habitera la Jérusalem céleste.

Comme si l’on craignait un Dieu qui reviendrait nous visiter dans le temps, et que l’on voulait repousser le moment de son retour parmi les hommes.

Or de nombreux passages du Nouveau Testament — et aussi des Actes des Apôtres — semblent au contraire faire référence à un retour du Christ ressuscité dans l’histoire, destiné à inaugurer une phase du monde antérieure au Jugement final et différente de la phase actuelle.
Il s’agit de ce que l’on appelle la “seconde venue du Christ”, ou encore la “venue intermédiaire” du Seigneur.

C’est un thème fascinant, non seulement pour la foi chrétienne (y compris protestante), mais aussi sur le plan culturel et herméneutique. Essayons de nous concentrer sur ces passages, en commençant par certains textes des Actes des Apôtres, pour élargir ensuite la réflexion aux résonances présentes dans l’Évangile de Luc et dans l’Apocalypse de Jean.

Les Actes des Apôtres et l’attente du Royaume

Durant les quelques jours — quarante — où le Ressuscité rencontre ses apôtres et s’entretient avec eux, ceux-ci, remplis d’enthousiasme face à la nouveauté bouleversante et absolue de ce premier retour d’entre les morts jamais survenu auparavant, lui posent immédiatement la question qui leur tient le plus à cœur en tant qu’Israélites : « Seigneur, est-ce maintenant le temps où tu vas rétablir le Royaume d’Israël ? »

Le Christ ne répond pas : « Mais que dites-vous ? Je ne règne que depuis la croix » (comme on l’entend parfois aujourd’hui).
Au contraire, sa réponse implique la confirmation de l’avènement futur de ce “temps du Royaume de Dieu sur la terre”.

Jésus leur dit en effet qu’il ne revient pas aux hommes de connaître les “temps” que seul le Père connaît, et que le temps inauguré par sa Résurrection est celui de l’annonce de l’Évangile, de l’épreuve et du témoignage, en vue de la conversion des nations (païennes et idolâtres) à l’unique vrai Dieu (Ac 1,6-7).

Mais ce temps — qui dure encore aujourd’hui — peut-il se prolonger indéfiniment ? Certainement pas : cela n’aurait aucun sens.
Le kérygme chrétien n’est pas une fin en soi ; par nature, il est orienté vers la réalisation de la souveraineté du Christ sur la terre, qui devra tôt ou tard s’accomplir.

“Que ton règne vienne”

La prière du Notre Père nous le rappelle : « Que ton règne vienne, que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel ».

Cet enseignement est déjà annoncé par les Psaumes (Ps 110 : « jusqu’à ce que je fasse de tes ennemis l’escabeau de tes pieds ») et confirmé par la prédication de saint Paul (1 Co 15,23-25), qui reprend précisément le psaume du triomphe messianique sur la terre.

Peu après, Jésus monte au ciel sous les yeux incrédules et stupéfaits des douze apôtres. Des anges célestes doivent alors intervenir pour détourner leur regard du ciel et leur rappeler : « Ce Jésus, qui a été enlevé au ciel du milieu de vous, reviendra de la même manière que vous l’avez vu s’en aller au ciel » (Actes 1,11)

Un retour dans le temps, pas encore le Jugement final

L’enseignement angélique confirme donc un retour du Christ sur la terre, dans le temps, dans une phase qui n’a rien à voir avec le Jugement universel, où la terre disparaît et où tout se tient devant le trône de Dieu le Père.
Il s’agit d’un mouvement ontologique exactement inverse d’une nouvelle descente publique du Christ ressuscité parmi les hommes.

Revenons aux Actes des Apôtres (Ac 2,17-21). Lors de sa première grande prédication publique à la Pentecôte, Pierre s’adresse aux pèlerins israélites venus à Jérusalem de tout le bassin méditerranéen. Dès ses premières paroles, il inscrit la nouveauté du Christ ressuscité dans une logique messianique et eschatologique très précise, en présentant la Résurrection comme un événement ayant inauguré les derniers temps (eschatais hēmerais).

Non seulement cela, mais Pierre prophétise, en reprenant les visions de Michée, Malachie et Joël, le “grand jour de la colère du Seigneur”, compris comme une manifestation spéciale sur la terre — soulignons-le — de la puissance de Dieu contre les méchants et les puissances païennes et idolâtres, et pour la libération des justes.

Cette manifestation divine ne met donc pas fin à l’histoire humaine, mais ouvre une nouvelle phase, meilleure, et elle est précédée — comme Pierre le rappelle — de bouleversements célestes touchant le soleil et la lune.

Le “grand jour du Seigneur”

Ce thème est annoncé par le Christ lui-même, comme le rapporte l’Évangile de Marc, et constitue même le motif principal de sa condamnation par le Sanhédrin (Mc 14,62).

Ainsi, dans la Bible et les Évangiles, le thème du “grand jour du Seigneur” (megas hēmera Theou) n’a rien à voir avec le Jugement universel, qui est une réalité différente (Mt 25,31-45 ; Ap 20,11-13).

Pierre l’appelle : “le jour du Seigneur, grand et glorieux” (epiphanēs).

Le terme grec epiphanēs signifie précisément la manifestation du Seigneur ressuscité, visible par tous, puissante et claire. Autrement dit, il s’agit d’une seconde venue du Christ sur la terre, intermédiaire entre l’Incarnation et le Jugement universel qui, lui, dépassera définitivement la création.

Le temps de la restauration

Dans un troisième passage des Actes des Apôtres, Pierre adopte à nouveau un ton messianique et eschatologique en prêchant dans le Temple de Jérusalem après une guérison miraculeuse. Il enseigne clairement que l’Ascension de Jésus est liée à son retour prochain pour la restauration :

« Il faut que le ciel le reçoive jusqu’au temps du rétablissement de toutes choses, dont Dieu a parlé par la bouche de ses saints prophètes depuis les temps anciens. » (Ac 3,21-22)

Ce temps de la restauration ne peut pas coïncider avec la fin du temps propre au Jugement universel. Il s’agit nécessairement d’une nouvelle phase historique, où le bien prévaudra sur le mal, et où la royauté du Christ l’emportera sur les puissances idolâtres et païennes.

Évangiles, Apocalypse et foi sur la terre

Dans l’Évangile de Marc, on trouve une vision analogue d’une seconde venue du Christ qui suppose la continuation du monde et non sa fin : « Alors on verra le Fils de l’Homme venir sur les nuées avec grande puissance et gloire » (Mc 13,25-26)

À ce retour correspond non pas la dissolution de toute chose, mais le rassemblement des élus, comme le raconte l’Apocalypse de Jean après l’ouverture du sixième sceau.

Un autre passage évangélique, cette fois chez Luc, confirme cette interprétation : la Résurrection du Christ n’a pas épuisé toutes les prophéties. Il reste à accomplir celles du grand jour du Seigneur et du rassemblement des élus.

Le passage est célèbre : « Mais le Fils de l’Homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre ? » (Lc 18,8)

Cette question bouleverse et interpelle. Elle est posée juste après une parabole sur la justice de Dieu et sur le fait qu’elle se réalisera sur la terre. Elle suppose clairement un retour physique — et non allégorique — du Christ sur la terre, c’est-à-dire la parousie.

Saint Paul et les trois phases finales

Pour conclure, revenons à la Première lettre aux Corinthiens :

De même qu’en Adam tous meurent, de même en Christ tous revivront.
Mais chacun selon son rang : comme prémices, le Christ ; ensuite, lors de sa venue, ceux qui appartiennent au Christ ; puis ce sera la fin, quand il remettra le Royaume à Dieu le Père, après avoir détruit toute domination, toute autorité et toute puissance.
Il faut en effet qu’il règne jusqu’à ce qu’il ait mis tous ses ennemis sous ses pieds. Le dernier ennemi détruit sera la mort…

(1 Co 15,22-28)

Ce passage est dense et puissant, mais très clair. Paul y enseigne une progression des temps à l’intérieur de l’ultime période inaugurée par la Résurrection du Christ :

1.        Première phase : la Résurrection du Christ, qui ouvre la nouvelle histoire du salut.

2.        Deuxième phase : la parousie, la manifestation puissante du Christ sur la terre ; les protagonistes en sont “ceux du Christ”, les saints et martyrs ressuscités pour régner avec lui (Ap 20,4).

3.        Troisième phase : la remise du Royaume millénaire au Père, après que toutes les puissances idolâtres, païennes et antichristiques auront été soumises ou détruites.

Le premier temps est celui de la libération du péché, de l’annonce et du témoignage.
Le second commence après la chute de “Babylone” et correspond à l’enchaînement de Satan pour mille ans : les chrétiens régneront alors sur le monde et les nations se convertiront au Christ. Ce temps n’a évidemment pas encore commencé.

Après le Royaume millénaire et le Jugement final viendront la disparition de la création actuelle et la descente de la Jérusalem céleste, “parée comme une épouse”. Le dernier ennemi détruit sera la mort, avec ses compagnes : la douleur et la fatigue.

On ne peut pas dire que l’Écriture manque de logique ni de cohérence.