Lorsque les gardiens d’un ordre commencent à voir des complots théologiques, des conspirations métaphysiques et des Antéchrists partout, ce n’est généralement pas parce que l’Apocalypse approche.

C’est parce que leur monde se fissure.

L’épisode de la venue annoncée de Peter Thiel à Rome en est un exemple presque parfait.

Sous couvert d’analyse religieuse et théologique, certains commentateurs tentent de construire un récit inquiétant : celui d’une offensive idéologique visant à capturer l’Église catholique au profit d’une droite technologique et populiste.

Le scénario est séduisant.

Un milliardaire de la Silicon Valley.
Des lectures de René Girard et de Carl Schmitt.
Des conférences mystérieuses sur l’Antéchrist.

La dramaturgie est parfaite.

Mais derrière cette mise en scène se cache une opération beaucoup plus simple : la défense paniquée d’un vieux monopole idéologique.


Le catholicisme : un territoire interdit ?

Depuis deux siècles, les élites libérales occidentales ont entretenu avec le catholicisme une relation ambiguë.

Tantôt elles l’ont combattu.
Tantôt elles l’ont domestiqué.
Tantôt elles ont tenté de le transformer en simple ONG morale.

Mais elles ont toujours cherché une chose :

le neutraliser politiquement.

L’Église devait devenir une institution humanitaire respectable.

Elle pouvait parler de pauvreté.
Elle pouvait parler d’écologie.
Elle pouvait parler de migrations.

Mais elle ne devait surtout pas redevenir ce qu’elle fut pendant des siècles :

un acteur théologico-politique.

Car un catholicisme qui redeviendrait une force intellectuelle autonome serait une menace pour l’ordre idéologique contemporain.


La grande peur des clercs modernes

Les auteurs qui dénoncent l’influence de Peter Thiel sur Rome semblent obsédés par une idée :

celle d’un catholicisme qui cesserait d’être aligné sur l’idéologie dominante.

Dans leur récit, Thiel devient une sorte de lansquenet théologique, un mercenaire idéologique venu transformer l’Église en instrument des droites populistes.

La caricature est grossière.

Mais elle révèle une peur très réelle.

Ce que redoutent ces clercs modernes n’est pas l’influence d’un milliardaire.

Ce qu’ils redoutent, c’est la réouverture du champ théologico-politique.

Depuis la fin de la guerre froide, une étrange fiction s’est installée en Occident :

l’idée que la démocratie libérale aurait définitivement résolu la question du sens de l’histoire.

Dans ce monde supposé post-idéologique, la religion devait se limiter à un rôle moral secondaire.

Mais voilà que certains penseurs — Thiel parmi d’autres — remettent sur la table une question explosive :

et si l’histoire n’était pas terminée ?


René Girard, l’Apocalypse et la panique des progressistes

L’une des raisons pour lesquelles Peter Thiel fascine autant ses critiques tient à une chose très simple :

il lit.

Et pas seulement des rapports d’investisseurs.

Il lit Girard.

Or la pensée de René Girard est profondément dérangeante pour la modernité.

Car elle suggère une idée simple mais explosive :

les sociétés humaines reposent sur des mécanismes de violence et de bouc émissaire que la modernité n’a jamais vraiment abolis.

Elle les a simplement dissimulés derrière de nouveaux récits moraux.

Autrement dit :

la modernité progressiste pourrait bien produire elle aussi ses propres formes de persécution, d’exclusion et de sacralisation politique.

Pour un système idéologique qui se présente comme la fin de toutes les violences historiques, cette idée est intolérable.


Le vrai scandale : la politisation de la religion

Ce que certains commentateurs dénoncent comme une dérive théologique n’est en réalité que ceci :

le retour du politique dans le religieux.

Or ce retour n’a rien de nouveau.

Pendant deux mille ans, le christianisme a été un acteur politique majeur.

Il a façonné des empires.
Il a inspiré des révolutions.
Il a structuré des civilisations.

Ce n’est que dans l’Europe tardive du XXIᵉ siècle que l’on a commencé à croire qu’une religion devait être idéologiquement neutre.

Cette neutralité n’a jamais existé.

Elle était simplement le masque d’un alignement implicite sur l’idéologie dominante.


Le paradoxe Thiel

Il existe d’ailleurs un paradoxe délicieux dans la panique actuelle.

Les critiques de Thiel dénoncent un milliardaire technologique qui voudrait instrumentaliser la religion.

Mais ces mêmes critiques vivent dans un monde où :

les ONG dictent la morale internationale,
les plateformes numériques façonnent l’opinion publique,
les institutions globales produisent des normes éthiques universelles.

Autrement dit :

ils vivent déjà dans une civilisation où le pouvoir économique, technologique et moral est profondément imbriqué.

La différence est simple :

ce pouvoir était jusqu’ici idéologiquement homogène.


Rome n’est pas une start-up

Il y a enfin quelque chose de profondément ironique dans l’idée que Peter Thiel pourrait transformer l’Église catholique.

Rome a survécu :

aux empereurs romains,
aux invasions barbares,
à Napoléon,
aux révolutions,
aux totalitarismes du XXᵉ siècle.

Elle survivra probablement aussi aux conférences d’un investisseur de la Silicon Valley.

La vieille machine romaine possède une inertie historique que peu d’institutions peuvent rivaliser.

Mais cette inertie ne signifie pas immobilité.

Car l’Église a toujours évolué en interaction avec les forces intellectuelles de son époque.


Le vrai combat : le monopole moral

Ce qui se joue aujourd’hui n’est donc pas une tentative de prise de contrôle de l’Église par une droite technologique.

Ce qui se joue est beaucoup plus profond.

Il s’agit de savoir qui aura le droit de définir la morale publique dans les sociétés occidentales.

Depuis plusieurs décennies, cette fonction a été monopolisée par une coalition étrange :

bureaucraties internationales,
universités,
médias,
ONG,
technocraties politiques.

Cette coalition s’est progressivement habituée à considérer son propre langage moral comme universel et incontestable.

Mais ce monopole commence à être contesté.

Et c’est cela, au fond, qui rend l’affaire Thiel si inquiétante pour certains.


L’Antéchrist imaginaire

Au final, la véritable ironie de cette affaire est peut-être la suivante.

Dans la tradition chrétienne, l’Antéchrist n’est pas nécessairement celui qui attaque la religion.

Il est parfois celui qui prétend incarner le Bien absolu.

Celui qui affirme que l’histoire est terminée.
Celui qui prétend avoir définitivement défini le sens du monde.

Or cette prétention ressemble étrangement à celle de certaines élites contemporaines.

Les mêmes qui dénoncent aujourd’hui la venue d’un milliardaire à Rome comme un signe inquiétant.


La vieille leçon romaine

Rome, elle, a appris depuis longtemps une chose que les idéologues modernes semblent avoir oubliée :

les empires passent.

Les idéologies passent.

Les systèmes intellectuels passent.

Mais les grandes traditions religieuses ont une manière très particulière de survivre :

elles absorbent les tempêtes,
elles laissent les modes intellectuelles s’épuiser,
et elles continuent leur route.

Peter Thiel repartira.

Ses critiques aussi.

Et Rome restera.

https://leblogalupus.com/wp-content/uploads/2026/03/all-things-must-pass-2.png

Thiel, Girard et le retour du Katechon

Quand la Silicon Valley découvre que l’histoire n’est pas finie

Il y a quelque chose d’ironiquement magnifique dans le cas Peter Thiel.

Pendant des années, la Silicon Valley a vendu au monde la religion de la disruption, du progrès sans limite, de l’innovation rédemptrice, du marché total, de la fluidité universelle. Elle a voulu remplacer les vieilles transcendances par la vitesse, les sacrements par les interfaces, le salut par l’algorithme, la Providence par le capital-risque.

Et voici que l’un de ses grands prêtres revient aux textes les plus dangereux : René Girard, saint Paul, Soloviev, le Katechon, l’Antéchrist, l’Apocalypse.

Autrement dit :
voici qu’un homme issu du cœur même du monde techno-capitaliste semble comprendre ce que les clercs progressistes refusent encore d’admettre :

l’histoire n’est pas finie,
la violence n’a pas disparu,
et la technique n’a pas aboli le tragique.


Girard : la modernité n’a pas supprimé le sacrifice, elle l’a maquillé

Le mérite de Girard, dans ce paysage de somnambules, est d’avoir rappelé une vérité insupportable : les sociétés humaines ne tiennent pas naturellement par la raison, le contrat ou le progrès, mais par des mécanismes de rivalité mimétique qui finissent toujours, d’une manière ou d’une autre, par désigner un coupable à immoler.

Le moderne se croit supérieur à l’archaïque.

Il croit avoir dépassé la chasse au sorcier, le lynchage rituel, la purification collective.

En réalité, il les a seulement sécularisés.

Le bouc émissaire n’a pas disparu.
Il a changé de costume.

Hier, c’était l’hérétique.
Aujourd’hui, c’est le dissident, le réactionnaire, le populiste, le complotiste, l’homme à bannir du cercle du licite.

La foule morale n’est pas morte.
Elle a obtenu des diplômes, des rédactions, des plateformes, des institutions, des chartes éthiques et des cellules de vérification.

C’est là que Girard devient explosif :
il montre que la modernité n’est pas la sortie de la violence sacrée, mais son recyclage sophistiqué.


Thiel a vu quelque chose que les progressistes ne supportent pas

Peter Thiel, avec toutes ses ambiguïtés, ses angles morts, ses contradictions de milliardaire technologique jouant au prophète, a au moins saisi un point essentiel : le monde contemporain n’est pas pacifié. Il est saturé de violence contenue, de rivalités mimétiques globalisées, d’hystéries morales, de paniques fabriquées et de faux universels.

Le système se présente comme humanitaire, philanthrope, inclusif, rationnel, pacificateur.

Mais plus il prétend abolir le conflit, plus il le déplace, le refoule, le moralise, puis le réinjecte sous forme de guerre civile froide.

C’est pourquoi la lecture girardienne fascine Thiel :
elle lui fournit le schéma caché d’un monde qui parle paix mais produit exclusion, qui invoque l’humanité tout en désignant chaque semaine un nouveau monstre public à sacrifier.


Le Katechon : la pierre dans la gorge du monde moderne

Et puis il y a le mot dangereux.
Le mot que les modernes détestent parce qu’il introduit une limite.
Le mot que les universalistes abhorrent parce qu’il ralentit l’avancée du chaos habillé en progrès.

Le Katechon.

Dans la tradition chrétienne, c’est ce qui retient.
Ce qui diffère l’explosion finale.
Ce qui empêche, provisoirement, la montée totale du mystère d’iniquité.

Le Katechon n’est pas le Royaume.
Il n’est pas le salut.
Il n’est pas le bien absolu.

Il est seulement ce qui freine la dissolution.
Ce qui bloque l’accélération terminale.
Ce qui maintient un ordre imparfait face au déchaînement du néant.

Et c’est précisément cela qui rend la notion insupportable aux clercs de l’illimitation moderne.

Car toute l’idéologie dominante repose sur un dogme implicite :
il faut ouvrir, fluidifier, déréguler, dissoudre, hybrider, dépasser, déconstruire, horizontaliser, mondialiser.

Le Katechon, lui, dit autre chose :
non, tout ne doit pas être livré au mouvement.
Non, toute frontière n’est pas un crime.
Non, toute limite n’est pas une oppression.
Non, tout frein n’est pas une réaction.

Le Katechon est le nom théologique de ce que le monde progressiste hait le plus :
la retenue.


Le drame du monde contemporain : plus rien ne retient

Voilà pourquoi cette affaire est capitale.

Nous vivons dans un âge où presque toutes les forces dominantes travaillent à la dissolution :

  • dissolution des frontières,

  • dissolution des héritages,

  • dissolution des sexes,

  • dissolution des peuples,

  • dissolution des loyautés,

  • dissolution des transcendances,

  • dissolution des limites anthropologiques elles-mêmes.

L’homme nouveau rêvé par la technocratie globale n’est pas libre :
il est désarrimé.

Il n’habite plus un monde.
Il circule dans des flux.
Il ne reçoit plus un héritage.
Il consomme des identités jetables.
Il ne vit plus dans une histoire.
Il flotte dans un présent administré.

Face à cela, le retour du Katechon est inévitable.

Pas forcément sous une forme pure.
Pas forcément sous une forme noble.
Pas forcément même sous une forme théologiquement cohérente.

Mais il revient, parce qu’aucune civilisation ne survit longtemps à la disparition de tous ses freins.


Thiel n’est pas un saint, mais le système le traite comme un démon pour une raison simple

Soyons clairs : Peter Thiel n’est ni un Père du désert ni un docteur angélique.

C’est un homme de puissance, d’argent, de réseaux, de calcul, un produit typique de l’âge techno-oligarchique. Il porte en lui les contradictions mêmes du monde qu’il critique. Il combat certains délires du progressisme tout en appartenant à l’écosystème qui a rendu possible la surveillance de masse, la gouvernementalité algorithmique et la fusion du capital avec la technique.

Mais c’est précisément pour cela qu’il est intéressant.

Quand un homme issu du cœur du système commence à parler de Girard, d’Apocalypse, d’Antéchrist et de Katechon, cela signifie que quelque chose craque au centre.

Cela signifie que même au sommet de la pyramide technologique, certains sentent que le vieux récit de la fin de l’histoire ne tient plus.

Et c’est ce que les propagandistes du monde liquide ne pardonnent pas.

Ils peuvent tolérer un milliardaire.
Ils peuvent tolérer un cynique.
Ils peuvent tolérer un libertarien.

Mais ils ne supportent pas qu’un homme de ce monde suggère publiquement que le progrès lui-même peut devenir la forme terminale du désordre.


Le vrai scandale

Le vrai scandale n’est donc pas que Thiel lise Girard.

Le vrai scandale est que Girard, relu par Thiel, puisse redevenir une arme contre le mensonge central de notre époque :
l’idée que plus de fluidité, plus de technique, plus de gouvernance et plus de moraline produiraient automatiquement plus de paix.

C’est faux.

Le monde moderne n’a pas aboli l’Apocalypse.
Il en a industrialisé les conditions.

Le Katechon revient donc non comme une coquetterie d’initié, mais comme une nécessité historique :
la nécessité de retenir encore un peu le déferlement,
de sauver encore des formes,
de maintenir encore des limites,
de tenir encore debout dans le grand lessivage.


Formule de clôture

Thiel n’est pas le Katechon.
Mais le simple fait qu’il remette ce mot en circulation suffit à révéler l’effroi d’un système qui ne supporte plus qu’on lui oppose une limite.

https://leblogalupus.com/wp-content/uploads/2026/03/thiel-nest-pas-le-katechon-mais-le-simple-fait-quil-remette.png

Here Comes the War — New Model Army

Dans les années 1990, New Model Army chantait déjà ce que les élites occidentales refusaient d’entendre : l’histoire n’était pas finie.

Here Comes the War est un morceau de veilleur.
Une musique de guet.

La batterie martèle comme une marche inévitable, la guitare tourne comme un radar nerveux et la voix de Justin Sullivan annonce ce que les sociétés modernes refusent toujours d’admettre :

le conflit ne disparaît jamais.

Il change de forme.
Il change de vocabulaire.
Mais il revient toujours.

Pendant trente ans, les élites globalisées ont tenté d’imposer une fiction confortable : celle d’un monde administré par des institutions, stabilisé par le commerce et pacifié par les normes.

La politique devait devenir gestion.
La guerre devait devenir police internationale.
La religion devait devenir morale humanitaire.

Et voilà que tout revient en même temps :

les rivalités impériales,
les fractures civilisationnelles,
les débats théologiques,
les imaginaires apocalyptiques.

C’est cela que certains intellectuels refusent de voir lorsqu’ils s’alarment de la présence d’un Peter Thiel à Rome.

Car ce qui les effraie n’est pas un milliardaire parlant de Girard ou d’Antéchrist.

Ce qui les effraie est bien plus profond :

le retour du tragique dans un monde qui se croyait définitivement sorti de l’histoire.

Here Comes the War est donc la bande-son parfaite pour cet instant.

Pas parce que la guerre serait inévitable.
Mais parce que l’illusion d’une paix administrée s’effondre.

Et lorsque cette illusion tombe, les vieilles questions réapparaissent :
le pouvoir, la foi, la violence, la limite.

Autrement dit :
tout ce que la modernité pensait avoir définitivement rangé au musée.