La scène

Nous sommes à Jérusalem, pendant la fête des Tentes. Jésus enseigne au Temple. La tension monte. Des officiers ont été envoyés pour l'arrêter — ils reviennent les mains vides, déconcertés, incapables d'expliquer pourquoi ils n'ont pas pu accomplir leur mission : « Jamais homme n'a parlé comme cet homme » (Jn 7,46). Les pharisiens s'emportent : le peuple est ignorant de la Loi, disent-ils, cette foule est maudite. Il faut agir.

Dans ce climat d'agitation collective, de condamnation qui cherche ses motifs après avoir trouvé sa conclusion, une voix s'élève. Une seule. Celle de Nicodème. Le même homme qui était venu trouver Jésus de nuit, au début de l'évangile (Jn 3,1-2). Le même qui n'avait pas encore choisi. Le même qui portait en lui une question qu'il n'osait pas formuler pleinement. Nicodème est pharisien, membre du Sanhédrin, le Grand Conseil en charge de l’aspect législatif chez les juifs. Ce soir-là, devant ses pairs, il parle.

Il ne proclame pas le fond de sa pensée, à savoir que Jésus est le Messie, et il choisit de ne pas défier ses collègues sur le terrain théologique. Il pose juste une question — rhétorique, précise, juridique :

« Est-ce que notre loi condamne quelqu'un sans l'avoir d'abord entendu et sans savoir ce qu'il a fait ? »

 

L'argument juridique

La formulation grecque mérite attention. Nicodème invoque hē nomos hēmōnnotre loi. Ce possessif est capital : il ne parle pas comme un outsider critiquant une institution étrangère. Il parle du dedans, en membre du corps, en homme qui partage cette Loi et en revendique l'héritage. Il ne conteste pas l'autorité de la Torah. Il en rappelle les exigences.

L'argument repose sur deux verbes : akouō — entendre, au sens d'une audition formelle — et ginōskō ou eidenai selon les manuscrits — connaître, savoir, au sens d'une connaissance factuelle des actes reprochés. Deux dimensions indissociables de toute procédure judiciaire digne de ce nom : entendre l'accusé et établir les faits.

C'est simple, élémentaire, précisément l'élémentaire que la passion collective était en train de piétiner.

La tradition juridique juive, qu'il s'agisse des textes du Deutéronome (Dt 17,4 ; 19,15-18) ou des procédures codifiées dans les traités rabbiniques, exigeait en effet une enquête sérieuse, des témoins, une audition contradictoire, avant toute condamnation. Nicodème ne cite pas un texte précis — il rappelle un principe que tout homme de loi dans la salle connaît parfaitement.

Personne ne peut lui répondre sur le fond. Alors on lui répond par le mépris. « Toi aussi, es-tu de Galilée ? » (Jn 7,52). La disqualification de l'homme plutôt que la réfutation de l'argument.

 

Nicodème ou la justice procédurale comme acte moral

Ce qui frappe dans l'intervention de Nicodème, c'est sa sobriété délibérée. Il ne dit pas que Jésus est innocent. Il ne dit pas que ses accusateurs ont tort sur le fond. Il dit : avant de conclure, il faut une procédure. Avant la sentence, il faut l'instruction.

Cette réserve a été parfois interprétée comme de la lâcheté — une demi-mesure, une sympathie timorée qui n'ose pas aller jusqu'au bout. Saint Jean Chrysostome voyait les choses autrement. Pour lui, Nicodème agit avec tact et sagesse : il frappe ses adversaires avec leurs propres armes, il les renvoie à leur propre tradition, il rend leur précipitation intenable sur leur propre terrain. C'est une forme d'intelligence du combat.

On peut y lire aussi autre chose : la défense procédurale est elle-même un acte théologique. Défendre le droit à un procès équitable pour Jésus, c'est refuser que la Loi — donnée pour la vie, pour la justice, pour la protection du faible contre l'arbitraire du fort — soit retournée en instrument d'élimination. C'est résister à la perversion de l'institution par ses propres serviteurs.

Les Pères voyaient en Nicodème un exemple du bon usage de la Loi : rappeler que la Torah est ordonnée à la justice, non à la persécution. Que l'institution existe pour servir le droit, non pour se protéger elle-même aux dépens du droit.

 

La voix de Nicodème aujourd'hui

Comme nous le voyons encore aujourd’hui avec des prêtres sanctionnés, écartés, voire même excommuniés sans raison valable, il existe des situations où l'on invoque faussement l'autorité, le bon ordre, la protection de l'institution, pour empêcher que la parole de l'accusé soit entendue. Où des raisons humaines, trop humaines — la peur du scandale, la solidarité de corps, la crainte de ce que l'enquête pourrait révéler — ou des raisons présentées comme religieuses — la défense de l'Église, le respect de la hiérarchie, la fausse obéissance — viennent justifier ce qui n'est, au fond, qu'une condamnation sans procès.

Dans ces situations, la voix de Nicodème résonne avec une actualité troublante.

Nicodème n’était pas forcément courageux. L'évangile de Jean le dit sans ambages : il était venu trouver Jésus de nuit (Jn 3,2) — la nuit de celui qui n'ose pas encore se montrer. Et pourtant, dans la salle du conseil, devant ses pairs, avec tout ce que cela lui coûtait de réputation et de confort, il a parlé avec la voix mesurée d'un homme qui tient à la justice plus qu'à l'approbation de ses semblables.

Ce courage-là — discret, procédural, presque technique dans sa formulation — est un courage réel. Il ne sauve pas Jésus. Il ne change pas l'issue. Mais il dit quelque chose d'essentiel : il y a des hommes qui, même dans les institutions compromises, refusent de se taire quand l'évidence de l'injustice est là.

 

Nécessaire mais insuffisant

L'évangile ne nous laisse aucune illusion sur l'efficacité de l'intervention de Nicodème. Jésus sera jugé. Jésus sera condamné. Et cette condamnation se fera précisément en violation des règles de procédure que Nicodème avait rappelées — la nuit, en hâte, avec de faux témoins, sans que l'accusé puisse véritablement être entendu.

La défense du droit n'a pas suffi.

Nous le savons. Et pourtant — ou plutôt : et c'est pourquoi — le combat pour une application équitable du droit n'est pas accessoire. Il est nécessaire. Il est indispensable. Parce que la justice procédurale, même imparfaite, même insuffisante, est la condition sans laquelle la vérité ne peut émerger. Parce que réduire quelqu'un au silence avant même qu'il ait parlé, c'est déjà commettre une violence — quelle que soit l'issue ultérieure.

Et parce que, dans l'histoire du salut elle-même, l'injustice de la condamnation de Jésus n'a pas été effacée par le fait qu'elle conduisait à la Résurrection. Elle reste une injustice. Elle reste un péché. Elle reste la révélation de ce à quoi peut conduire une institution religieuse qui se protège elle-même au lieu de servir la vérité.

Nicodème n'a pas gagné ce jour-là. Mais il a témoigné. Ce témoignage, l'évangéliste a jugé bon de le conserver — signe que la mémoire de ceux qui défendent le droit, même dans la défaite, mérite d'être transmise.

Lorsque l'un d'entre nous est attaqué par l'institution ou ses représentants, lorsqu'il se voit interdire de présenter sa défense, lorsqu'on veut le faire taire par toutes sortes de raisons, la voix de Nicodème résonne encore. Elle ne nous promet pas la victoire. Elle nous rappelle simplement qu'il faut parler. Que se taire, en pareil cas, c'est déjà consentir à l'injustice.

Le combat pour le droit n'est pas suffisant. Mais il est nécessaire. Parfois, c'est tout ce qu'on peut faire. Et c'est déjà beaucoup.

« Est-ce que notre loi condamne quelqu'un sans l'avoir d'abord entendu et sans savoir ce qu'il a fait ? »

Lorsque l’on pense à la position de certains prêtres du Petit Reste, en particulier, la question de Nicodème résonne encore dans les couloirs feutrés de nos institutions ecclésiales.

NikoDemos