La principauté d’Andorre est l’un des plus petits États du monde, un micro-État niché dans les Pyrénées, à la frontière entre l’Espagne et la France. Elle figure également parmi les rares pays occidentaux où l’avortement reste illégal et puni par la loi. Or, cette situation est sur le point de changer.

L’Andorre n’est pas une monarchie, mais une diarchie. Cela signifie qu’elle est dirigée par deux chefs d’État, exerçant conjointement l’autorité sur le pays. Les deux « coprinces » andorrans, appelés ainsi en vertu du droit coutumier, sont, ex officio, le président de la République française et l’évêque catholique romain du diocèse d’Urgell, en Espagne. À l’heure actuelle, le président de la République française n’est autre qu’Emmanuel Macron. Quant à l’évêque du diocèse d’Urgell, qui relève aujourd’hui de l’Église conciliaire, il s’agit de Josep-Lluís Serrano Pentinat (né en 1977).

En mai dernier, nous nous sommes opposés aux propos du journaliste vaticaniste Serre Verweij, qui avait formulé un pronostic étrangement optimiste au sujet de la première année de pontificat de Léon XIV à la tête de l’Église conciliaire. En particulier à propos de l’Andorre, Verweij avait écrit :

Plus impressionnant encore fut l’intervention du pape Léon au sujet de l’avortement, qui bloqua semble-t-il discrètement un accord officieux selon lequel le gouvernement andorran travaillait depuis le pontificat de François — un arrangement tacite aux termes duquel l’Église catholique se serait contentée, non d’autoriser l’avortement, mais de le dépénaliser.

Or, il apparaît désormais que ce récit est en train de voler en éclats.

La semaine dernière, le site tradionaliste — mais non sédévacantiste — InfoVaticana a publié un article alarmant, fondé sur les tout derniers développements et les rapports parus l’an passé dans le quotidien andorran La Veu Lliure.

Il y a moins d’un an, certains sites d’information de l’Église conciliaire, publiés en anglais, avaient également évoqué cette affaire, mais l’histoire était alors passée relativement inaperçue :

Voici les articles originaux, rédigés en catalan, langue officielle d’Andorre :

Cette affaire suscite l’indignation pour au moins deux raisons majeures : (1) parce que l’homicide des enfants à naître est sur le point d’être légalisé dans un pays où l’un des deux chefs d’État est réputé « évêque catholique » (dans l’Église conciliaire) ; et (2) parce que le Vatican semble jouer un rôle ambigu dans cette mascarade, un rôle qui remonte à 2019.

Avant d’aller plus loin, précisons que cette polémique éclata le 12 juillet 2024, lorsque « pape » François nomma Mgr Serrano Pentinat évêque coadjuteur d’Urgell, et « le reçut en audience le 8 août ». Un évêque coadjuteur est appelé à succéder automatiquement à l’évêque diocésain dès que ce dernier prend sa retraite ou décède. À l’époque, l’évêque d’Urgell n’était autre que « cardinal » Joan Enric Vives Sicilia (né en 1949), qui allait bientôt atteindre l’âge canonique de la retraite, soit 75 ans, bien que son successeur doive d’abord recevoir une « consécration épiscopale » (valide dans l’Église conciliaire), effectuée le 21 septembre 2024. Toutefois, la renonciation de Mgr Vives Sicilia ne fut acceptée que le 31 mai 2025. Entre-temps, François étant décédé, c’est Léon XIV qui signa cette acceptation. Ainsi, Mgr Serrano Pentinat devint évêque d’Urgell — et partant, coprince d’Andorre — le 31 mai 2025.

Pour mémoire, l’Andorre vient également de recevoir un nouveau nonce (ambassadeur) : le 15 septembre 2025, Léon XIV a ainsi nommé le « cardinal » Piero Pioppo (né en 1960) pour représenter le « Saint-Siège » en Andorre.

Ayant retracé le fil de ces nominations, penchons-nous à présent sur ce qu’InfoVaticana rapporte dans son article du 11 août 2026 :

Le gouvernement d’Andorre présentera au Consell General [le Parlement] en septembre une réforme du Code pénal visant à dépénaliser l’avortement. Et ce, d’après toutes les indications, en toute connaissance de cause — et sans opposition publique — du Secrétariat d’État du Vatican. Après des années de tractations discrètes menées par le cardinal Pietro Parolin, Rome semble s’apprêter à assister, en silence, à la chute de l’un des derniers systèmes juridiques d’Europe qui protège encore le fruit de la conception.

Voilà l’essentiel de l’affaire. Bien qu’il existe certaines subtilités techniques à garder à l’esprit, celles-ci ne font en définitive que masquer quelque peu la réalité hideuse, en atténuant quelque peu l’odieuse emprise du pouvoir :

Le chef du gouvernement, Xavier Espot, insiste pour distinguer la dépénalisation de la légalisation : l’avortement restera interdit sur le territoire andorran, et la CASS — la Sécurité sociale de la Principauté — ne financera pas les avortements pratiqués à l’étranger. La réforme se limiterait, dit-on, à supprimer les sanctions pénales pour la femme qui avorterait.

Or, c’est le même schéma rhétorique qui a présidé à la libéralisation de l’avortement dans la plupart des pays voisins. D’abord, l’avortement est dépénalisé « seulement pour la femme » ; puis il est dépénalisé dans « certains cas » ; il devient ensuite un acte de santé publique ; et il finit par être érigé en « droit » inaliénable. Quiconque connaît l’histoire législative de l’Espagne, de la France ou de l’Italie sait que la frontière brandie aujourd’hui par le gouvernement andorran comme infranchissable est, en réalité, la première case sur un échiquier dont l’issue est connue d’avance. Car le renoncement du droit pénal à protéger le fruit de la conception n’est pas un détail technique : c’est une abdication de l’État en ce qu’il reconnaît délibérément l’innocence de la victime.

Quand bien même on parlerait de « légalisation » — c’est-à-dire que l’avortement serait autorisé par la loi —, la dépénalisation de cette pratique barbare ne ferait en somme que reconduire l’interdiction sur le papier, pour mieux en retirer toute sanction en cas de transgression. Autrement dit, la loi écrite continuerait de considérer l’avortement comme illicite et condamnable, mais ceux qui le commettraient n’encourraient plus aucune peine.

L’issue serait bien sûr identique. Le garçon ou la fille à naître ne s’interrogera pas sur le fait de savoir si son démembrement fut perpétré dans le cadre d’une légalisation ou d’une dépénalisation de cet acte satanique. En vérité, reconnaître par la loi que l’avortement est un mal tout en n’infligeant aucune peine à ses auteurs relève, en un sens, d’une malice peut-être encore plus grande que de le décréter simplement licite.

En septembre 2023, le "cardinal" Parolin s’était rendu en Andorre afin de négocier ces réformes, et lors d’une conférence de presse tenue le 9 septembre avec le Premier ministre du pays, il avait qualifié la modification législative de « question très délicate et complexe qui doit être abordée avec une grande discrétion et une grande sagesse ». À l’époque, Catholic World Report avait fait état de ses propos ainsi que d’autres éléments :

« Pour le Saint-Siège, le principe de la défense de la vie à tous ses stades est fondamental. Et ce principe s’accompagne du désir d’être proche de, et de venir en aide à, tous ceux qui traversent une situation difficile », a expliqué le cardinal.

Parolin a ajouté que cette affirmation de principes « suppose également des actions concrètes ; en l’occurrence, par exemple, en faveur des femmes enceintes qui rencontrent des difficultés pour mener leur grossesse à terme ou donner la vie à leur enfant. »

Le secrétaire d’État du Vatican a souligné que la modification du statut pénal de l’avortement en Andorre implique aussi « la question du système constitutionnel » selon lequel l’évêque d’Urgell est coprince.

« Ce n’est pas chose aisée que de concilier ces deux aspects », a reconnu le cardinal, pour ajouter : « Nous travaillons, nous réfléchissons ; nous étudions [la question] de plus près. Ces choses ne peuvent se résoudre d’un trait de plume ; elles exigent une large participation, un grand engagement, et un effort considérable. »

« Nous espérons trouver une solution satisfaisante pour tous », a conclu le secrétaire d’État du Vatican.

(« Le Vatican et l’Andorre discutent de la dépénalisation de l’avortement », Catholic World Report, 30 octobre 2025)

Nous avons une nouvelle pour Sa Grandeur Éminentissime : il n’y aura ici aucune « solution satisfaisante pour tous », surtout pas pour les victimes de l’avortement. Le meurtre de l’enfant ne saurait être toléré, ne fût-ce qu’un tant soit peu, et aucune réflexion, si poussée soit-elle, ne saura jamais le justifier. « Nul ne peut servir deux maîtres ; car ou il haïra l’un et aimera l’autre, ou il s’attachera à l’un et méprisera l’autre » (Mt 6, 24).

Conférence de presse avec le "cardinal" Pietro Parolin et le Premier ministre andorran Xavier Espot Zamora (2023)

Plus tard ce même mois, le rapport d’Zenit comportait cette ligne révélatrice : « Des sources locales » avaient ensuite affirmé que « [le pape] François lui-même avait tacitement avalisé le principe de la dépénalisation de l’avortement », une allégation ni confirmée ni démentie par le Saint-Siège.

Localisation de l’Andorre, entre la France et l’Espagne

Pour en revenir à l’article d’InfoVaticana, examinons les fruits de tant d’heures de labeur, de réflexions et d’études de la part du cardinal Parolin :

Le principal interlocuteur andorran en cette affaire n’est autre que le cardinal Pietro Parolin. Le secrétaire d’État a reçu Xavier Espot et le ministre Ladislau Baró le 29 juillet [2026] au Vatican, lors de la dernière d’une série de rencontres qui se poursuit depuis des années. À l’issue de cette rencontre, le gouvernement andorran avait confirmé que la réforme serait soumise au Parlement en septembre, et s’était dit reconnaissant à l’égard du Saint-Siège pour « ce climat de confiance et de discrétion » qui avait présidé aux échanges.

Cette formule mérite qu’on s’y attarde. Un gouvernement s’apprêtant à dépénaliser l’avortement remercie publiquement le Secrétariat d’État pour sa discrétion. Sur le plan diplomatique, Parolin, fidèle à son style, a une fois de plus privilégié le compromis silencieux sur le témoignage : en 2023, lors de sa visite en Andorre, le cardinal avait rappelé que la défense de la vie était « un principe inaliénable » pour l’Église. Trois ans plus tard, ce principe inaliénable semble avoir été ravalé au rang de variable d’ajustement, pourvu que l’opération soit menée sans tambour ni trompette.

La Veu Lliure en conclut que le Vatican aurait accepté, ou du moins aurait choisi de ne pas bloquer, une dépénalisation limitée. Rome n’a pas démenti cette interprétation. Or, en pareille matière, le silence du Secrétariat d’État est rarement fortuit.

Sous le sous-titre « Le silence du coprince », InfoVaticana poursuit :

Quant à Mgr Serrano Pentinat, qui a succédé en mai 2025 à Mgr Joan-Enric Vives à la tête du diocèse d’Urgell, il n’a pas davantage commenté les termes précis de la réforme. L’évêque coprince s’est contenté de parler de « dialogue » et d’« accompagnement des femmes en situation difficile », autant de formules aussi pastorales qu’inopérantes sur le plan juridique. Pourtant, l’évêque d’Urgell n’est pas un simple spectateur : il est un chef d’État à part entière. Sa signature, son silence ou son abstention emporteront des conséquences directes sur la loi. Et sur sa conscience.

La question que nul à Rome ne semble enclin à trancher est d’une élémentaire évidence : un évêque catholique, coprince d’un État, peut-il permettre la promulgation d’une loi qui retire la protection pénale du fruit de la conception ? Le Catéchisme de l’Église catholique et le magistère constant — depuis Evangelium vitæ jusqu’à nos jours — laissent peu de marge à une créativité diplomatique.

Pour être juste, il faut reconnaître que Mgr Serrano ne semble pas pouvoir, à lui seul, empêcher la dépénalisation de l’avortement par son seul refus de signer. La raison en est qu’aux termes de l’article 45 de la Constitution andorrane, un texte de loi peut entrer en vigueur dès lors qu’il n’est signé que par l’un des deux coprinces, pourvu que la Cour constitutionnelle l’ait jugé conforme à la Constitution.

Cela dit, il y a tout lieu de penser que, en sa qualité de coprince, Serrano dispose d’un pouvoir bien plus considérable — plus que quiconque dans le pays — pour éviter pareille tragédie par d’autres moyens. Et s’il est vraiment aussi catholique qu’il l’affirme, il sait que la situation n’est pas désespérée : « Les choses qui sont impossibles aux hommes sont possibles à Dieu » (Lc 18, 27) ; « Tout est possible à celui qui croit » (Mc 9, 23).

InfoVaticana précise encore que l’autre coprince, Emmanuel Macron, n’a eu de cesse de militer en faveur de l’homicide des enfants à naître, et que le « Saint-Siège » semble s’en accommoder. Le passage de l’ère François à celle de Léon XIV, survenu en mai 2025, a certes eu un impact, mais voici ce qu’écrit La Veu Lliure :

Il est vrai que, d’après La Veu Lliure, l’arrivée de Léon XIV a compliqué les négociations et permis de réduire l’ampleur du projet par rapport aux ambitions de 2025. Depuis le début de son pontificat, le pape n’a eu de cesse de réaffirmer sa défense de la vie humaine. Mais c’est en septembre que les actes seront jugés : si le projet parvient au Consell General et y prospère sans que le Saint-Siège ne souffle mot, la défense de la vie n’aura été qu’un paravent de mots, tandis que la diplomatie œuvrait dans l’ombre en sens contraire.

La conclusion qu’en tire InfoVaticana mérite d’être citée in extenso :

L’Andorre était, avec Malte et quelques rares autres territoires, l’un des derniers bastions européens où la législation protégeait intégralement la vie du fruit de la conception. Cette exception n’était pas un anachronisme : c’était un témoignage. Si elle devait tomber en septembre, ce ne serait pas par la défaite, mais par une négociation où l’Église s’est assise à la table pour en accepter les conditions.

Le texte définitif qui parviendra au Consell General reste à écrire. Mais le précédent est déjà posé : si la défense per se de la vie de l’enfant à naître a fini par figurer à l’ordre du jour de la diplomatie vaticane, c’est que l’inaliénable a une valeur marchande. Et la discrétion, semble-t-il, en fait partie intégrante du prix à payer.

Cette affaire défrayait déjà la chronique l’an dernier, lorsque l’on s’attendait à ce que le vote sur l’avortement fût organisé au Parlement andorran en novembre. À l’époque, un article de Zenit soulignait que « le rôle joué dans l’ombre par le Vatican pour négocier la proposition en cours laissait penser, même si la chose était improbable, que [Mgr] Serrano pût apposer sa signature au bas du texte », ajoutant que cela « représenterait un revirement saisissant par rapport à la position de son prédécesseur, Joan-Enric Vives, qui était allé jusqu’à menacer d’abdiquer plutôt que de signer des législations qu’il jugeait contraires à la doctrine catholique. L’évolution a été progressive, mais indéniable. »

En effet, La Veu Lliure avait formulé des allégations stupéfiantes dans un article intitulé « Le Vatican accepte la dépénalisation de l’avortement » :

D’après des sources vaticanes, François était favorable au retrait des sanctions pénales pour les femmes, conformément à sa propre approche pastorale, laquelle lui avait déjà permis de conférer à tous ses prêtres l’autorité d’absoudre les femmes ayant avorté et manifestant du repentir.

...

Selon ces mêmes sources, un autre facteur décisif fut la nomination de Josep-Lluís Serrano Pentinat comme évêque coadjuteur d’Urgell, une décision prise par le pape François lui-même avant sa mort. Le profil de Serrano Pentinat, davantage diplomate que pasteur, reflétait le désir de Rome de dégager une voie envisageable pour sortir de l’impasse.

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L’accord atteint avec le Vatican, après des années de résistance, constitue un précédent sans précédent. Le nouveau cadre juridique ne revient pas à une pleine dépénalisation de l’avortement, mais il marque bien la fin de sa criminalisation à l’encontre des femmes, ouvrant un nouveau chapitre dans les relations entre la Principauté et le Saint-Siège.

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Il convient de préciser que cette absence de signature n’exonère pas l’Église de sa participation à la dépénalisation de l’avortement, puisque celle-ci a pris part aux négociations du texte dès leur origine.

Dès lors, le texte définitif qui parviendra au Consell General aura d’ores et déjà été avalisé par le Vatican.

(Joel Picón, « El Vaticà cedeix a la despenalització de l’avortament », La Veu Lliure, 18 septembre 2025 ; traduction par DeepL.com.)

Cet article « semble avoir produit son effet à Rome », devait-on lire six semaines plus tard dans La Veu Lliure.

Le compte rendu d’Catholic World Report du 30 octobre 2025 livre une information intéressante en guise de conclusion : « ACI Prensa, partenaire hispanophone de CNA, a contacté le gouvernement andorran pour obtenir des éclaircissements sur la réforme envisagée et ses éventuelles répercussions pour l’évêque d’Urgell, sans obtenir de réponse. Le diocèse d’Urgell a, quant à lui, décliné tout commentaire. »

Reste à voir ce qu'il adviendra en septembre…

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