1. Excellence, ces dernières années, vous avez à maintes reprises dénoncé le « synodalisme » d’aujourd’hui comme un acte subversif à l’encontre de l’autorité hiérarchique et sacramentelle des évêques et des prêtres, voire comme une protestantisation ou une anglicanisation de la gouvernance ecclésiale, fondée sur un usage erroné du sacerdoce universel des baptisés. Que signifie donc le « synodalisme » dans la Tradition authentique de l’Église, et avez-vous exprimé vos réserves à l’égard de cette fonction synodale ?
« Dans l’Église des Pères, une synode était une assemblée ecclésiale locale, principalement composée d’évêques, réunie pour éclaircir des questions et conduire l’Église. Depuis le dernier Concile, elle sert de moyen par lequel les évêques du monde entier sont associés à la direction de l’Église universelle et conseillent le pape sur certains sujets. Elles se tenaient tous les trois ans et étaient exclusivement des rassemblements de représentants épiscopaux du monde entier. Les synodes convoqués par le pape François n’ont jamais existé dans l’histoire de l’Église catholique. Ils sapent l’autorité épiscopale. Je n’ai aucun contact avec le Secrétariat général du Synode. Cela n’aurait d’ailleurs aucun sens. »
2. Vous avez affirmé que le processus synodal s’est accompagné d’un déluge de documents, de commissions et de phases intermédiaires sans pour autant susciter de vie surnaturelle dans les âmes, et que son but est de transformer la doctrine immuable sur le mariage, l’homosexualité, le rôle de la femme et l’autorité ecclésiale. Face à la phase actuelle de mise en œuvre en vue de l’assemblée de 2028, pressentez-vous un infléchissement sous ce pontificat, ou la trajectoire se confirme-t-elle ?
« Non, je ne le vois malheureusement pas. Je ne perçois d’ailleurs aucun bénéfice pour l’Église dans ce processus – bien au contraire, je n’y vois que du dommage. À mon sens, ce processus ne contribue en rien à un authentique renouveau spirituel de l’Église. À cet égard, il relève de la fata morgana. Tandis qu’une fata morgana se dissout dans les airs – ce qui achève la comparaison –, ce processus synodal mine la direction sacramentelle de l’Église. Car il ne s’agit pas de consulter les évêques, mais d’associer les laïcs à la direction aux côtés de ces mêmes évêques. On nous présente cela comme une révélation, alors qu’il ne s’agit là que d’une discernement des esprits des plus ordinaires – et cela se pratique depuis toujours. »
3. Lors du consistoire extraordinaire de janvier et juin 2026, la liturgie fut curieusement absente de l’ordre du jour, bien que le pape ait récemment évoqué l’idée d’être « éduqué par les rites ». Selon vous, pourquoi la question liturgique a-t-elle été, une nouvelle fois, renvoyée aux calendes grecques à l’heure où les ordinations de la Fraternité Saint-Pie-X étaient sur le point d’intervenir ?
« Parce que l’on veut éviter tout risque et ne rien changer à Traditionis custodes ! Ce dernier document repose sur un mensonge : lors de l’enquête menée auprès des évêques sur son élaboration, ceux-ci n’avaient nullement réclamé des mesures plus strictes ; une majorité était satisfaite de Summorum Pontificum. »
4. Dans notre précédent entretien, vous aviez qualifié la réforme liturgique postconciliaire d’entreprise assez violente et provisoire, entraînant de lourdes pertes en prières, postures et orientations. Vous insistiez sur la nécessité de laisser coexister les deux rites – ancien et nouveau – sans en faire des enjeux idéologiques. Aujourd’hui, le consistoire éludant ce sujet, quels conseils précis adresseriez-vous d’urgence au Saint-Siège et aux évêques si la forme extraordinnaire devait s’épanouir comme trésor vivant et non comme exception contrainte ?
« Je crois qu’il faudrait prendre au sérieux les critiques formulées contre la réforme liturgique et réexaminer la question. Les cardinaux devraient s’en saisir au plus tôt lors d’un consistoire, plutôt que de l’éviter. Faire fi de ces critiques et prétendre que tout va pour le mieux en est une mauvaise manière. Les ignorer ne constitue pas une solution. »
5. Les jeunes continuent de se tourner vers la forme extraordinnaire – par son orientation théocentrique, par son silence, son sens du sacré et de la solennité. Vous avez observé que leur soif spirituelle est bien réelle, et qu’en limitant l’usage de l’ancien rite sous prétexte d’unité, l’Église n’y trouve point de remède. Cinq ans après Traditionis custodes et après le dernier consistoire : percevez-vous un changement d’attitude pastoral ou théologique à l’échelon le plus élevé, ou bien la marginalisation du rite ancien s’est-elle simplement institutionalisée ?
« Malheureusement oui. Mais il y aura une réaction. Les mouvements de base issus du peuple ne peuvent être stoppés par le sommet. Ceux-ci réclament également une réponse de la part de la hiérarchie. Ne pas répondre est une mauvaise réponse. »
6. Vous avez précédemment jugé que les ordinations épiscopales prévues le 1er juillet 2026 par la Fraternité Saint-Pie-X – sans mandat pontifical – constituaient un acte schismatique rompant la communion visible. Ces ordinations ont eu lieu. Comment évaluez-vous aujourd’hui la situation spirituelle d’ensemble de la Fraternité et des fidèles qui lui sont liés ? Cette tendance de soutien à la Fraternité, en Suisse ou ailleurs, ne s’explique-t-elle pas par le sentiment partagé que la liturgie ou la prédication actuelles ne nourrissent plus les fidèles ?
« Comme je l’ai déjà dit : ignorer un mouvement populaire – surtout chez les jeunes – est une très mauvaise idée. La Fraternité Saint-Pie-X n’est pas la solution, et il ne faut pas pousser les fidèles – insatisfaits de la réforme liturgique ou de ce qu’ils vivent trop souvent dans leurs paroisses – vers elle. Cette fraternité est schismatique et n’en est qu’à ses balbutiements en tant que confédération chrétienne. Elle a donné naissance à Williamson, qui a déjà valablement ordonné d’autres évêques de sa propre initiative. Cela montre où une telle logique mène. »
7. Vous avez clairement indiqué que l’islam – non pas seulement l’islamisme radical – est par nature antichrétien et incompatible avec notre vision occidentale de la liberté et de l’État séculier. Vous avez ajouté qu’à grande échelle, une immigration islamique massive, en l’absence de conversion, déciderait in fine de la survie de notre civilisation. Comment évaluez-vous, dès lors, l’actuel discours public de l’Église sur la migration, son insistance sur l’hospitalité et la charité fraternelle au regard des réalités démographiques et religieuses que vous décrivez ? Quelle posture pastorale et politique réaliste les dirigeants catholiques devraient-ils adopter, à votre avis ?
« Ce n’est pas à l’Église, mais à la politique qu’il revient de traiter ce problème avec raison. L’Église prêche la charité fraternelle. Elle ne doit pas dicter aux hommes politiques comment ils doivent régler la question migratoire. En politique, la gestion des migrations a été, et demeure, déterminée par une idéologie de gauche ; au sein de l’Église aussi, la question migratoire relève du moralisme. Trop nombreux en sont les partisans à gauche au sein même de l’Église. Le pape François en fut l’archétype le plus éclatant. »
8. Dans votre commentaire récent (publié d’abord sur votre site et largement relayé), vous vous demandiez si le siège de Pierre ne serait pas entré en décadence. Vous évoquiez l’essor des audiences informelles, des interviews impromptues et médiatiques, des rencontres avec des personnalités en vue – citant par exemple l’entretien privé de 40 minutes accordé par le pape Léon XIV à Patti Smith, « la marraine du punk ». Vous suggériez que l’on met ainsi le caractère personnel du pape, plutôt que son ministère lui-même, au centre de l’attention. Qu’est-ce qui vous a incité à écrire cet article précisément aujourd’hui ? En quoi cette rencontre avec Patti Smith illustre-t-elle un phénomène plus vaste que vous observez depuis Jean-Paul II ?
« Ce fut la rencontre avec Patti Smith – qui a duré près d’un quart d’heure –, mais aussi l’image du pape au volant d’une Ferrari, ainsi que tous les autres exemples que j’énumère dans l’article, qui m’ont amené à m’interroger. Il existe en effet bien des exemples méritant une critique. D’une manière générale, notre époque manque cruellement de sens de l’objectivité ministérielle. Tout y est personnalisé par les médias. Or le ministère est plus important que la personne, avec ses caractéristiques individuelles – qui peuvent susciter l’affection ou non, du moment que le détenteur de l’office s’acquitte honorablement de sa charge. »
9. Vous écrivez que les papes, dans l’exercice de leur ministère, sont devenus « trop humains ». Les conseillers en communication veulent des images, les préférences privées et les séances photo remplacent la doctrine autoritative, le jugement à genoux et la claire condamnation des positions hérétiques. Comment ce style médiatique et activiste du pontificat érode-t-il, selon vous, la dignité et l’autorité du Siège de Pierre ? Et pourquoi cette attitude vous semble-t-elle plus dommageable que de simples questions de style personnel ?
« J’ai répondu très en détail, et pour l’essentiel, à cette question dans mon article. Dans les réponses que je fournis ici, j’ai déjà évoqué plusieurs éléments. En général, j’ai l’impression que les papes manquent cruellement de temps pour la prière, la méditation, l’étude, la gouvernance, etc. Ils sont grevés par un emploi du temps saturé d’audiences, d’interventions protocolaires, de célébrations liturgiques et de voyages. Jean-Paul II fut presque sans cesse en déplacement. Or la Curie a besoin de la présence et de la direction stables d’un pape. D’autres ont comblé ce vide. Mais aujourd’hui, je perçois qu’en conséquence du rythme effréné initié par Jean-Paul II s’est installée une sorte de contrainte à voyager – ou l’idée normée qu’un pape se doit de s’afficher partout. À mes yeux, il suffirait qu’il enseigne la foi et s’y tienne ferme comme un roc – non pas une dune, pour reprendre une formule polémique du cardinal Meissner. »
10. Vous reprenez à votre compte la parole de saint Jean le Baptiste : « Il faut qu’il grandisse, et que je diminue. » En soulignant que les papes ne sont que les amis et les représentants de l’Époux et non l’Époux lui-même, comment comprendre, concrètement, cette nécessaire diminution dans l’exercice quotidien du siège de Pierre : moins d’audiences pour les célébrités, moins de déplacements, des prises de position doctrinales plus fermes, un rapport différent au Collège cardinalice ?
« C’est paradoxal, mais l’enjeu est le suivant : davantage d’enseignement et moins de propos informels ; davantage de direction digne de la Curie, moins d’audiences publiques et de voyages ; davantage de dignité du ministère, moins de personnalisation. Tenir des propos magistériels selon les cadres prescrits, plutôt que d’exprimer des opinions et impressions personnelles ; prier avec le peuple et célébrer la liturgie. Moins d’images ambiguës ; moins de mises en scène lifestyle ; bannir tout ce qui se révèle être une perte de temps pour la doctrine et la gouvernance de l’Église ; savoir se mettre à genoux et se taire, consacrer davantage de temps à la prière silencieuse qui, par sa seule présence, bouleverse le monde tout en ne s’exprimant que lorsque l’essence des choses est en jeu. S’abstenir de commenter des sujets ne relevant pas de la compétence de l’Église. Observer strictement le protocole et ne pas chercher à marquer des points à travers des entorses constantes, car saper la dignité du ministère afin de devenir plus populaire par tel ou tel détail hors de propos, relayé en surcroît par les médias, relève du pur jeu de dupe. »
12. Lorsque vous observez l’Église d’aujourd’hui dans son ensemble, quel est, selon vous, le point le plus urgent de conversion et de renouveau pour l’Église occidentale ? Et qu’est-ce qui vous donne confiance que « les portes de l’enfer » ne l’emporteront pas sur elle?
« Les portes de l’enfer ne l’emporteront assurément pas sur l’Église. Le Seigneur est toujours là. Pour ce qui est du renouveau : l’unité de l’Église repose sur l’unité de la foi. Le pape doit en permanence sauvegarder cette foi, dénoncer et condamner les hérésies et les abus, et écarter – avant tout – de leur charge les hérétiques, et notamment les évêques. Il ne doit pas soumettre l’Église à une logorrhée de procédures et de textes bureaucratiques. Qu’il enseigne simplement l’Évangile, qu’il proclame Jésus-Christ et rien d’autre – par exemple le climat. Jésus-Christ est la solution. Voici ce que nous devons offrir au monde. Certains pourraient sans doute m’accuser d’arrogance, moi qui dispense ainsi des conseils sur le côté à un pape dont je ne connais en réalité pas la vie. La vérité est que je m’efforce simplement de répondre avec probité aux questions qui me sont posées. »