Par le P. Giorgio Maria Faré
Blog d’Aldo Maria Valli, le 06 mars 2026
Cher Valli,
J’ai lu avec attention sur votre blog le commentaire du directeur de LifeSiteNews John-Henry Westen, à propos de l’interview accordée par Son Excellence Mgr Athanasius Schneider au journaliste Robert Moynihan. Les paroles de l’évêque auxiliaire d’Astana soulèvent des questions d’une importance capitale pour la vie de l’Église et risquent, si elles ne sont pas correctement situées, de générer un grave scandale et une profonde confusion dans le peuple de Dieu. Avec un respect filial pour la charge épiscopale, mais avec une fermeté tout aussi grande par amour de la vérité, je considère qu’il est de mon devoir d’offrir une clarification canonique et théologique sur ce que Mgr Schneider a affirmé.
Il révèle que plusieurs évêques, en privé — et lui‑même publiquement — refusent l’assentiment religieux de l’intelligence et de la volonté à certains enseignements du Magistère authentique du pape François, tout en le reconnaissant formellement comme Pontife légitime. Il s’agit d’une position qui, bien qu’elle se présente comme une défense de l’orthodoxie, sape les fondements mêmes de la constitution divine de l’Église et l’essence même du Primat pétrinien.
Le Code de Droit Canonique, au canon 752, établit : « Il faut accorder non pas un assentiment de foi, mais une soumission religieuse de l’intelligence et de la volonté à une doctrine que le Pontife Suprême ou le Collège des Évêques énonce en matière de foi ou de mœurs, même s’ils n’ont pas l’intention de la proclamer par un acte décisif ; les fidèles veilleront donc à éviter ce qui ne concorde pas avec cette doctrine. ». Ce canon est le cœur du problème. Il ne concerne pas les dogmes (pour lesquels l’assentiment de foi est requis selon le can. 750), mais le Magistère authentique non infaillible. Le canon 752 requiert un acte intérieur, une soumission filiale qui reconnaît dans le pape un guide assisté par l’Esprit Saint. Affirmer, comme le fait Mgr Schneider, « je ne peux pas soumettre mon intelligence et ma volonté » à des actes comme Amoris laetitia ou Fiducia supplicans, signifie déclarer publiquement la violation du canon 752. Il en résulte une obéissance "schizophrénique" : on reconnaît l’autorité en paroles, mais on la nie dans les faits. Le Pontife romain est ainsi réduit à un primus inter pares dont les enseignements sont soumis au "libre examen" de chaque évêque. Ce n’est pas une position catholique.
Le canon 751 définit le schisme comme « le refus de soumission au Pontife suprême ou de communion avec les membres de l’Église qui lui sont soumis ». Les évêques qui, "en privé", refusent la soumission vivent dans un état de schisme intérieur. Mgr Schneider, en le déclarant publiquement, rend son acte matériellement schismatique et manifeste. Nous sommes face à un paradoxe inacceptable : celui qui, sur la base d’un dubium iuris concernant la validité de la renonciation de Benoît XVI, arrive à la conclusion logique de ne pas pouvoir reconnaître l’autorité du successeur, est accusé de schisme. Celui qui, au contraire, affirme reconnaître cette autorité mais refuse publiquement la soumission qui lui est due, est acclamé comme "défenseur de la Foi". Pourquoi est‑il considéré comme schismatique celui qui doute de la légitimité de l’autorité, et non celui qui en reconnaît la légitimité mais se sent autorisé à désobéir systématiquement ?
Mgr Schneider conteste également le texte conciliaire de Lumen gentium 16, où il est affirmé que les musulmans « avec nous adorent un Dieu unique ». Son Excellence soutient qu’il ne peut accepter cette idée, au motif que l’adoration des musulmans est seulement "naturelle" et substantiellement différente de celle des chrétiens. Il est vrai que la manière d’adorer des musulmans et celle des chrétiens sont substantiellement différentes ; le malentendu de Mgr Schneider réside dans l’interprétation qu’il donne de LG16. Une analyse théologique rigoureuse démontre que le passage conciliaire est en pleine continuité avec la doctrine de l’Église depuis ses origines.
La Sainte Écriture : saint Paul, parlant à l’Aréopage (Ac 17, 22‑23), reconnaît que les païens adorent le "Dieu inconnu". Paul ne dit pas qu’ils adorent un démon, mais qu’ils adorent sans connaître Celui qu’il annonce.
La tradition des Pères : la doctrine du Logos Spermatikòs (depuis saint Justin et ensuite constamment reprise) enseigne que toute vérité trouvée dans les autres religions est une "semence" du Verbe.
Le Magistère des papes : le pape Grégoire VII (1076), écrivant au prince musulman Anzir, affirma près de mille ans avant Vatican II : « Nous et vous… croyons et confessons un Dieu unique, bien que d’une manière différente ».
Saint Thomas d’Aquin : il distingue entre l’objet de la foi (Dieu) et les articles de foi. Il admet une foi "implicite" dans le Dieu unique et dans sa Providence (Summa Th., II‑II, q. 2, a. 7).
Lumen gentium 16 n’affirme pas que l’islam soit une révélation parallèle, ni que les musulmans soient "sauvés par leur religion". Il dit qu’ils sont "ordonnés" au peuple de Dieu et que leur monothéisme est une "préparation évangélique". Le texte conclut en rappelant que beaucoup, trompés par le Malin, échangent la vérité contre le mensonge ; c’est pourquoi l’Église soutient avec urgence les missions selon l’avertissement évangélique : « Prêchez l’Évangile à toute créature » (Mc 16,15). Mgr Schneider voit une fausse opposition là où, au contraire, le Concile reconnaît un point de convergence objectif (le monothéisme) sans annuler la différence essentielle (la foi trinitaire, la Révélation et la doctrine catholique). Rejeter ce point est un acte de grave témérité théologique.
En définitive, les diverses déclarations de Mgr Schneider dans l’interview du 26 février dernier propagent un principe de dissolution dangereux : l’obéissance à Pierre conditionnée par son propre jugement privé. Cela crée une "Église dans l’Église", un Magistère parallèle où chaque fidèle devient arbitre de la vérité.
Quelle serait donc l’attitude juste ?
Si un catholique perçoit que le Magistère ordinaire des dernières années est en contradiction avec la Tradition, il ne peut résoudre le problème par une désobéissance systématique tout en reconnaissant l’autorité papale. Puisque le Magistère de l’Église ne peut se contredire, il est nécessaire d’examiner avec courage et rigueur la racine du problème : la légitimité de l’élection de François. Il est nécessaire de s’interroger sérieusement sur la validité de l’acte de renonciation du pape Benoît XVI. Ce n’est qu’en affrontant le doute sur la légitimité de l’autorité (que Westen lui‑même a maintenant réévalué dans sa lettre ouverte du 23 février dernier au Cardinal Sarah et avec la pétition au sous‑titre : "François et Léon sont‑ils des antipapes ?", adressée aux cardinaux Burke et Sarah afin qu’ils corrigent les erreurs de François et de Léon XIV) que l’on peut sortir de l’impasse théologique actuelle sans tomber dans l’erreur anticatholique qui consiste à reconnaître un pape pour ensuite le traiter comme s’il ne l’était pas.
In Domino,
p. Giorgio Maria Faré