Deuxième et dernière réflexion sur le thème de la prophétie de Ratzinger.
Au cœur de la Semaine Sainte, une relecture rigoureuse de la “prophétie du petit troupeau” du professeur Joseph Ratzinger — futur pape Benoît XVI — pour en préciser le sens authentique et prévenir des interprétations trompeuses.
« Dans le temps fort de la Semaine Sainte, alors que la communauté chrétienne se prépare à vivre la Passion, la mort et la Résurrection du Seigneur, nous ressentons l’urgence de proposer une seconde et ultime réflexion sur le thème du “petit reste”, en complément de ce qui a déjà été publié deux dimanches plus tôt.
L’objectif, encore une fois, n’est pas polémique mais clarificateur : offrir des outils pour évaluer lucidement des interprétations qui, bien que nées d’un sincère amour pour le Christ, risquent de s’éloigner de la plénitude de la vérité et de la foi authentiquement catholique.
La référence principale est la dite “prophétie du petit troupeau” de l’alors professeur Joseph Ratzinger — professeur de théologie dogmatique et fondamentale dans plusieurs universités allemandes — formulée en 1969 dans quelques leçons radiophoniques, à une époque marquée par de profondes tensions et transformations dans l’Église post‑concilaire. Aujourd’hui cependant, ce texte est parfois interprété de manière inappropriée, comme si le “petit reste” renvoyait à un groupe séparé ou opposé à l’Église institutionnelle. Une telle lecture ne trouve pas de fondement dans les paroles de Ratzinger et, à la lumière des considérations qui suivent, se révèle incompatible avec son sens véritable.
Le petit reste : non une rupture, mais une purification
Ratzinger décrit avec une lucidité remarquable la crise de l’Église contemporaine : “De la crise actuelle émergera une Église qui aura beaucoup perdu. Elle deviendra petite et devra repartir plus ou moins du début…”
Il ne s’agit ni de la prévision d’une fracture ni de la naissance d’une réalité distincte, mais de l’annonce d’une crise historique dont l’Église elle‑même est appelée à sortir transformée, purifiée et réduite.
Le terme “émergera” revêt une valeur ontologiquement décisive : il indique une continuité réelle et substantielle entre l’Église présente et celle de l’avenir. Ce qui apparaîtra ne naît pas de l’extérieur ni ne s’y oppose ; il était déjà ontologiquement présent dans l’Église elle‑même.
Il s’ensuit que toute hypothèse de séparation est exclue : se séparer impliquerait une diversité de substance, tandis que l’émergence renvoie à une identité qui perdure dans le changement.
Le petit reste se configure donc comme l’Église du futur, fruit de sa contraction et de sa purification, et non comme un groupe externe ou antagoniste.
Les édifices historiques : signe visible de la continuité
Ratzinger observe en outre : “L’Église ne sera plus en mesure d’habiter beaucoup des édifices qu’elle avait construits pendant la période de prospérité.”
Cette affirmation n’est pas un détail marginal ou purement descriptif, mais un passage décisif pour comprendre la nature du petit reste et de l’Église future. Les édifices historiques — églises monumentales, basiliques et structures imposantes — incarnent visiblement l’histoire, la continuité et la concrétude de l’Église au fil du temps.
Le fait que l’Église future ne pourra plus les utiliser pleinement, en raison de la diminution des fidèles, ne suggère pas une rupture, mais confirme une contraction interne : c’est la même Église qui, quoique réduite, continue d’exister et porte avec elle son héritage historique.
Cet élément contribue à exclure toute hypothèse de séparation : si l’Église du futur avait été conçue comme une entité externe ou alternative à l’Église des origines, elle n’aurait aucun rapport réel avec des édifices construits et habités par l’Église au cours des siècles. Le langage employé par Ratzinger présuppose une continuité réelle et concrète : c’est la même Église qui, ayant édifié ces structures durant l’époque de prospérité, se trouve aujourd’hui dans l’impossibilité de les habiter pleinement.
De cette perspective, les édifices deviennent des symboles tangibles de la permanence de l’Église du Christ et de la présence du Christ dans l’Église elle‑même : témoins matériels d’une continuité qui traverse la crise sans se rompre.
Une Église plus spirituelle, non une nouvelle Église
Ratzinger affirme : “Elle deviendra une Église plus spirituelle, qui ne prétendra plus à un mandat politique… mais sera une communauté de conviction.”
Il ne s’agit pas de la naissance d’une communauté alternative, mais d’une Église renouvelée de l’intérieur, purifiée de toute mondanité et rendue plus authentique dans son adhésion au Christ.
Et il ajoute : “Quand cette épreuve du crible sera passée, d’une Église intériorisée et simplifiée sortira une grande force.”
Le destin de l’Église n’est pas la dissolution, mais une régénération née à travers l’épreuve : une communauté réduite mais profondément renouvelée, capable de rendre visible, par son zèle, le Bon Pasteur.
‘Petit reste’ et ‘reste fidèle’ : une distinction nécessaire
Bien que dans le langage théologique les deux termes soient souvent considérés comme synonymes, on estime que, dans le contexte spécifique des leçons de 1969, le sens de “petit reste” prend une nuance propre. Le “reste” entendu comme la partie la plus fidèle des croyants, déjà présente dans l’Église et ontologiquement liée à elle (re‑stare vs ob‑stare), est une catégorie — comme on l’a vu — profondément ancrée dans les Saintes Écritures. Déjà dans l’Ancien Testament, les prophètes annoncent que, dans les épreuves et les jugements de Dieu, une partie du peuple restera fidèle : c’est le “reste d’Israël” dont parlent, entre autres, le Livre d’Isaïe (Is 10,20‑22) et le Livre de Sophonie (Soph 3,12‑13). Il s’agit de ceux qui, malgré la crise, n’abandonnent pas l’Alliance et demeurent solidement attachés à Dieu.
Cette réalité traverse aussi le Nouveau Testament : saint Paul, dans la Lettre aux Romains (Rm 11,5), parle d’un “reste choisi par la grâce”, confirmant la permanence de cette logique dans l’histoire du salut.
Le sens du “petit reste” expliqué par Ratzinger renvoie à la perspective évangélique où le Seigneur déclare : “Ne crains point, petit troupeau, car il a plu au Père de vous donner le Royaume.” (Lc 12,32) — ici rapportée comme arrière‑fond scripturaire de la notion ratzingérienne.
Il ne s’agit donc ni d’un “groupe” séparé, ni d’une “partie” antagoniste, mais de l’ensemble de la communauté des disciples appelée à vivre dans la perspective future, dans la confiance et la communion avec le Christ.
Le rapport entre les deux réalités est essentiel : le reste fidèle représente le noyau déjà présent dans l’Église, tandis que le petit reste — conformément à la vision de Ratzinger — est le visage que l’Église prendra après la purification, aussi grâce à la persévérance de ce noyau fidèle.
L’élément décisif est unique dans les deux cas : la permanence dans la communion ecclésiale
Le reste fidèle ne se sépare pas, et c’est précisément pour cela qu’il contribue à la naissance du petit reste.
Il en résulte que les deux expressions, loin de justifier toute forme de division, appellent avec force à la fidélité, à la persévérance et à la communion dans la même Église.
Le risque d’une lecture sectaire
À la lumière de ce tableau, l’idée d’un “petit reste” comme groupe séparé se situe en dehors de la vision catholique et introduit un schéma aux traits sectaires : une communauté prétendument pure opposée à une Église jugée irrémédiablement corrompue. La foi catholique, au contraire, reconnaît la crise, mais n’admet pas que l’Église puisse être abandonnée par le Christ.
La vision ecclésiologique de Ratzinger
Cette interprétation trouve confirmation dans la vision ecclésiologique du cardinal Ratzinger, profondément enracinée dans la tradition catholique.
Pour lui, l’Église est une réalité visible et historique, fondée sur la succession apostolique et la communion avec l’apôtre Pierre, principe essentiel d’unité. Une perspective défendue tout au long de son parcours, jusqu’à son magistère en tant que pape Benoît XVI, devenu l’un des pontifes les plus grands, savants et illustres de l’histoire de l’Église.
Il en découle l’impossibilité de lui attribuer une vision qui légitimerait la séparation, ce qui impliquerait la négation de l’indéfectibilité de l’Église et de son fondement sacramentel.
Crise et fidélité : une épreuve, non une justification
Rien de tout cela n’exclut cependant la possibilité de corruption interne ou d’anomalies dans le gouvernement de l’Église ; toutefois, elles ne justifient pas la séparation, mais appellent à la responsabilité de rester et de contribuer à son renouveau.
Le Seigneur demeure avec son Église (Mt 28,20), et — comme le rappelle le Catéchisme de l’Église catholique (CEC 811‑815) — elle est gardée dans la vérité bien qu’elle soit composée de membres pécheurs qui, comme l’histoire le montre, peuvent même tenter l’usurpation de ses plus hauts appareils de gouvernement.
Exhortation finale
En cette Semaine Sainte, demandons au Seigneur la grâce de comprendre pleinement le sens authentique des paroles de Joseph Ratzinger, ensuite pape Benoît XVI, telles qu’elles émergent également des Saintes Écritures.
Demandons aussi son intercession, afin que nous restions fidèles à la communion ecclésiale, devenant partie de ce “petit reste” qui, sans se séparer, contribue chaque jour, par la foi, l’espérance et la charité, au renouvellement de l’Église.
Roberto Loggia, Architecte
Source : https://notiziefuorirotta.it/il-piccolo-gregge-e-la-chiesa-di-roma-rinnovata/
Traduction : Louis Lurton