Dans son livre Histoire de la Messe interdite, l’écrivain français Jean Madiran propose une revue chronologique exhaustive des événements et des documents fondamentaux concernant la Messe, depuis la fin du Concile Vatican II jusqu’à la promulgation de Summorum Pontificum en 2007. Madiran consacre spécifiquement le chapitre IV à une étude détaillée de la question de savoir si la Messe traditionnelle a vraiment été interdite par Paul VI, à partir des documents émis par le Vatican et les conférences épiscopales de France, Allemagne, Suisse et Angleterre.

Le Novus Ordo Missae de Paul VI, avec son Missel et son instruction introductive, fut promulgué en 1969. La nouvelle Messe de Paul VI suscita une polémique qui n’était pas nouvelle, car depuis 1964, après la parution de la constitution conciliaire Sacrosanctum Concilium, des expériences liturgiques de toutes sortes, soutenues par la hiérarchie romaine, se multipliaient.

Dès janvier 1964, la liturgie fut bouleversée par l’effet combiné d’une pléthore de décrets réformateurs et d’initiatives locales dans les paroisses. Dans presque tous les domaines de la vie de l’Église, et en particulier dans la liturgie, la pertinence de la formule provocatrice, mais opportune, du P. Congar annonçant « la révolution d’octobre dans l’Église » se vérifia. La suppression désinvolte du « consubstantiel » dans la traduction française du Credo vint, en quelque sorte, couronner et confirmer la dévastation du catéchisme catholique, ouvertement engagée à partir de 1967. Ainsi, l’opération de sauvetage du catéchisme avait suscité un état d’esprit réfractaire chez les catholiques dénoncés comme « intégristes » ou « traditionalistes », une petite minorité, considérés comme des paria sur le plan moral et relégués sociologiquement, mais très conscients de s’appuyer sur ce qui avait toujours été cru, dit et pratiqué dans l’Église.

L’opinion dominante parmi le clergé et les puissants médias séculiers penchait pour un changement général au nom du Concile et de sa « rénovation ». Les réfractaires furent universellement désignés comme des nostalgiques d’un passé déjà disparu.

La pluralité des « éditions typiques » du nouveau Missel accrut la confusion. Presque toutes les paroisses et la majorité des fidèles accueillirent ou acceptèrent sans grandes protestations les nouveautés liturgiques tolérées voire imposées par l’évêque du diocèse. En cela, on reconnaît les catholiques : sauf exceptions et mouvements d’humeur, ils acceptent sans chercher midi à quatorze heures la doctrine de leur curé, pourvu qu’elle soit en accord avec celle de l’évêque, lui-même en communion avec le Pape. La grande majorité des pratiquants assistaient à la Messe sans avoir de Missel et ne virent aucun problème dans ces innovations. On dit bientôt que les simples fidèles n’étaient pas intéressés par le débat entre l’ancienne et la nouvelle Messe, car ils étaient incapables de les distinguer avec certitude, pour la simple raison qu’il existe plus de différences entre deux Messes nouvelles qu’entre une Messe traditionnelle et une Messe nouvelle célébrée comme elle devrait l’être selon l’Ordo de Paul VI. Il est vrai que l’Ordo de Paul VI est rarement respecté à la lettre : une créativité liturgique anarchique s’est exercée dans tous les sens dès le début. Pourtant, en réalité, tout le monde sait reconnaître la nouvelle Messe : elle est en langue vernaculaire, et le célébrant ne se tourne plus vers Dieu, pour éviter de « tourner le dos au peuple ». C’est très visible, et surtout plus démocratique. L’opinion dominante, alimentée ou suscitée par la hiérarchie ecclésiastique et les médias séculiers, fut que cela constituait une amélioration, fruit d’un mouvement irrésistible vers le progrès et la modernité.

Renforcée par un large consensus médiatique en faveur de cet « esprit nouveau » et de ce « rajeunissement », et peut-être sans réaliser que les incroyants, les tièdes, les mondains et même les ennemis de l’Église occupaient une place importante dans ce consensus et aient été les plus actifs dans son organisation, la hiérarchie ecclésiastique ne se soucia guère des protestations et des indisciplines. Sans doute les craignait-elle. Mais elle se rassurai en pensant que les choses se calmeraient spontanément ; imaginant que les jeunes générations enthousiasmées par la dynamique conciliaire se convertiraient en masse et militeraient dans les rangs de la nouvelle Église.

En réalité, deux camps se formèrent. Malgré la disproportion numérique immense, tous les facteurs d’une confrontation frontale étaient réunis. Les revendications et les protestations des rebelles, loin de diminuer, allèrent en augmentant, tandis que l’élan conciliaire s’épuisait peu à peu.

Ceux qui rejetèrent résolument le nouveau Missel ne le firent pas dans le vide : ils se documentèrent sur le précédent que Rome invoquait, à tort, à savoir le Missel romain de Pie V de 1570.

La minorité qui refusa la nouvelle Messe contesta également l’interdiction brutale de la Messe traditionnelle qui l’accompagnait, et ne cessa jamais de célébrer la Messe traditionnelle.

Au cours des années 1971, 1972, 1973, 1974, 1975, et jusqu’au 24 mai 1976, on ne trouve aucune mention explicite, précise et datée d’un acte du Pape promulguant l’interdiction de la Messe traditionnelle.

L’interdiction fut d’abord implicite, comme une conséquence silencieuse mais impérative du caractère obligatoire avec lequel fut revêtue la nouvelle Messe. Mais cette obligation fut-elle vraiment décrétée par la constitution apostolique Missale romanum de 1969 ? Voici un point controversé, car les traductions et les interprétations sont divergentes, et la controverse est publique. Plusieurs décrets, notifications ou communiqués des congrégations romaines déclarèrent ou supposèrent cette obligation, par référence explicite ou implicite au Missale romanum, et sur ce point, l’interprétation du Missale romanum reste incertaine.

Plus tard, on considéra que le débat fut tranché par l’autorité de la fameuse « Notification du 14 juin 1971 », une notification de la congrégation pour le culte divin publiée dans L’Osservatore Romano, qui n’était ni datée ni signée. Ce n’est que plusieurs semaines plus tard qu’elle reçut une signature et une date. Une telle anomalie la rendit suspecte : elle diminuait, voire annulait, l’autorité des strictes « normes » qu’elle prétendait instituer.

Cette notification, sans date ni signature, rappelait d’abord que, le 20 octobre 1969, la Congrégation « avait donné les normes relatives aux cas particuliers et aux difficultés soulevées par l’utilisation du nouveau Missel romain » et qu’elle « autorisait les conférences épiscopales à prolonger le vacatio legis jusqu’au 28 novembre 1971 ». Ensuite, elle précisait « qu’elle a établi les normes suivantes » :

1. — Dans les célébrations en latin, « on peut déjà utiliser le (nouveau) Missel romain ».

2. — Les conférences épiscopales doivent « veiller à ce que soit achevée au plus tôt la traduction et la publication dans la langue du peuple » des nouveaux livres liturgiques. Elles fixeront la date à partir de laquelle les traductions approuvées par elles et confirmées par le Siège apostolique « pourront ou devront entrer en usage, en tout ou en partie ».

« Mais dès le jour où les traductions ainsi définies devront être adoptées dans les célébrations où l’on utilise la langue du peuple, ceux qui continueront à utiliser le latin devront exclusive­ment utiliser les textes renouvelés. »

3. — Pour les prêtres âgés, malades ou invalides éprouvant de grandes difficultés à s’habituer au nouveau Missel, il sera possible, avec l’autorisation de leur évêque, « de continuer à utiliser le Missel romain selon l’édition typique de 1962, modifiée par les décrets de 1965 et 1967 », mais à condition que ce soit sine populo, c’est-à-dire sans assistance de fidèles.

4. — Les conférences épiscopales ont le droit de décider l’usage de la langue du peuple « dans n’importe quelle partie de la Messe ».

Pour les Messes célébrées sine populo, tout prêtre pourra utiliser aussi bien le latin que la langue du peuple.

(Le reste de la notification concernait la liturgie des Heures et le calendrier.)

Toutes ces dispositions furent superflues pour un pays comme la France, d’où écrivait Madiran, et où les évêques s’étaient déjà avancés, dépassant Rome. En publiant cette notification, la Documentation catholique du 4 juillet put préciser triomphalement, dans une note : « En France, le nouvel Ordo Missae est obligatoire depuis le 1er janvier 1970 ».

Certes, cette notification romaine déclarait le nouveau rite obligatoire. Mais presque immédiatement, elle semblait contredite par un acte du Pape : en novembre 1971, fut annoncée officiellement l’autorisation donnée par Paul VI aux Anglais de célébrer occasionnellement le rite traditionnel ; autorisation qui répondait aux insistantes demandes de la Latin Mass Society (« association pour le rite tridentin »), membre de la Fédération internationale Una Voce présidée par Éric de Saventhem. Un tel privilège démontrait clairement que la Messe traditionnelle n’avait pas été abrogée et suggérait que l’interdiction n’était pas absolue.

Face à une telle incertitude, en 1973 apparut pour la première fois, en provenance de Suisse, un vocabulaire officiel évoquant explicitement une interdiction et même une dérogation. En avril, Mgr Adam, évêque de Sion, proclama que cependant il était PROHIBÉ de célébrer selon le rite de saint Pie V, ce qui fut ABROGÉ par la constitution Missale romanum du 3 avril 1969. Il précisait que « la présente déclaration est faite sur la base d’une information authentique et d’une indication formelle de l’Autorité ». Et en juillet, fut publié un communiqué de l’Assemblée plénière des évêques suisses : « En vertu des décisions de Rome, il n’est plus permis de célébrer la Messe selon le rite de saint Pie V ». Ainsi, l’épiscopat suisse aurait mis quatre ans à obtenir de l’« Autorité » (anonyme) une « information authentique » et une « indication formelle » sur la réalité radicale de l’abrogation résultant du Missale romanum.

En octobre 1973, la France suivit l’exemple suisse, de manière encore plus indirecte et impersonnelle. Au nom de Mgr Badré, évêque de Bayeux et Lisieux, le doyen d’Orbec publia un communiqué affirmant que « le souci de l’obéissance à l’Église interdit de célébrer la Messe selon le rite de saint Pie V en toute circonstance ». Et cette déclaration fut reproduite dans la plupart des diocèses. L’année suivante, l’épiscopat français publia, pour la première fois depuis 1969, une nouvelle ordonnance sur la Messe et un communiqué expliquant cette ordonnance. Pour écarter la Messe traditionnelle, le communiqué invoquait cette fois « les normes dictées par l’Autorité romaine », ajoutant « la volonté des évêques de France ». À l’instar de l’épiscopat suisse, la version française parlait d’une « Autorité » anonyme, de « décisions romaines » et du « souci de l’obéissance à l’Église », sans aucune des explications et références précises qui auraient été nécessaires.

Ainsi, transparaissait chez les uns et les autres une incertitude sur la possibilité d’invoquer l’autorité personnelle du Pape. On remarquait aussi que, de manière générale, il subsistait une certaine réticence à parler ouvertement « d’interdiction ». On évitait le mot. On recourait à la périphrase. La formule qui s’imposa peu à peu consista à affirmer, comme une simple constatation administrative, que le Missel de Paul VI « remplace » celui de saint Pie V.

Sed contra, les opposants les plus déterminés, prêtres et laïcs, continuèrent à s’opposer avec assurance à la révolution liturgique, avec la conviction raisonnée que la Messe traditionnelle n’a besoin d’aucune autorisation.

Le 28 (ou 29) octobre 1974, une notification de la Congrégation pour le Culte Divin « sur le Missel de Paul VI » affirmait que « lorsqu’une conférence épiscopale a décidé que, sur son territoire, doit être adopté le Missel romain dans la langue du pays, à partir de ce moment, la Messe ne peut plus être célébrée en latin ni en langue vernaculaire, mais selon le rite du Missel romain promulgué par l’autorité de Paul VI le 3 avril 1969 ».

Quant aux prêtres âgés ou malades, la notification interdit à l’évêque de leur autoriser à célébrer la Messe traditionnelle avec l’assistance de fidèles.

Le 14 novembre 1974, l’épiscopat français publia un « communiqué » accompagnant et expliquant une « ordonnance ». Depuis son ordonnance de novembre 1969, c’est-à-dire pendant cinq ans, l’épiscopat était resté silencieux sur la question de la Messe. Mais ce communiqué épiscopal s’en prenait aux catholiques qui n’estiment pas la Messe traditionnelle interdite : « Depuis quelques années, l’opinion se répand que la réforme liturgique exigée par le concile Vatican II n’a pas de caractère obligatoire. On dit, en particulier, que l’usage de l’ancien Ordo missae de Pie V peut continuer à coexister avec celui de Paul VI. Les normes promulguées à ce sujet par l’Autorité romaine sont claires, et la volonté des évêques de France est qu’elles soient respectées : le Missel promulgué par le pape Paul VI doit remplacer celui de saint Pie V. Seules des exceptions à cette norme sont possibles pour les prêtres âgés ou malades, dans des célébrations privées sans assistance de fidèles et avec l’autorisation exprès de l’évêque. »

Mais si ce communiqué imposait la Messe de Paul VI comme obligatoire, c’était uniquement pour ceux qui restaient fidèles à la Messe traditionnelle. Car, en réalité, en 1974, la véritable Messe de Paul VI était rarement célébrée en France : la « réforme » liturgique, au nom de sa « créativité » ininterrompue, proclamait qu’on ne peut se permettre de s’enfermer dans le fixisme d’un rite établi une fois pour toutes en 1969 puis dépassé par le mouvement perpétuel de l’élan vital. Mais aucun communiqué épiscopal n’imposait aucune obligation aux pratiquants de la révolution liturgique permanente. Aucun ne rappelait à l’ordre catholique ceux qui professen que leur Messe n’est plus un sacrifice et qu’« il s’agit simplement de faire mémoire » ; ni ceux qui pratiquaient la messe-buffet, la messe-discothèque, la messe-music-hall. Pour tous ceux-là, il n’existait aucune obligation de se conformer à la Messe de Paul VI. Cette obligation ne s’imposait qu’aux fidèles de la Messe traditionnelle.

En conséquence, dans la pratique, la véritable signification de cette « obligation » imposée par l’épiscopat documentait qu’il fallût célébrer la Messe de n’importe quelle manière, à condition seulement que ce ne soit pas selon le Missel de saint Pie V. Cela amena les « réfractaires » à affirmer que la Messe de Paul VI était surtout une « arme par destination » contre la Messe tridentine.

L’Ordonnance du même 14 novembre 1974 décrétait que, « conformément aux décisions du concile Vatican II, le Missel romain a été réformé et promulgué par le pape Paul VI : Missale romanum ex decreto sacrosancti œcumenici concilii Vaticani II instauratum auctoritate Pauli PP. VI promulgatum (Vatican 1970). Les conditions pour son entrée en vigueur dans les différents pays et le rôle des conférences épiscopales à cet effet furent précisés en dernière instance par la « notification » de la Congrégation pour le Culte Divin du 14 juin 1971 (…). En France, la conférence épiscopale, par son ordonnance du 12 novembre 1969, fixa la date d’entrée en vigueur de la traduction française du nouvel Ordo missae (…). La conférence épiscopale, en application de la « notification » du 14 juin 1971, confirmait sa décision antérieure (du 12 novembre 1969) et décidait ce qui suit :

1. — À partir du premier dimanche de l’Avent 1974, pour la célébration en français, etc., etc.

2. — Dans le cas où une célébration en latin est prévue, on utilisera uniquement le Missel promulgué par le pape Paul VI… »

Ce qui suscita les observations suivantes :

1. — L’ordonnance de 1974 n’était pas seulement une confirmation de celle de 1969, mais aussi une rectification : elle n’imposait plus que la Messe soit obligatoirement en français.

2. — En 1969, l’épiscopat français avait prétendu abolir de sa propre autorité la Messe traditionnelle et le latin. Cette fois, il déclarait n’ordonner que « en application » des décisions romaines. C’était reconnaître implicitement qu’un épiscopat ne peut modifier substantiellement la liturgie officielle de l’Église qu’en application des lois, décrets ou dispenses du Saint-Siège.

3. — Comme fondement romain de la nouvelle liturgie, l’épiscopat avait choisi le plus faible : une simple « notification » de la Congrégation pour le Culte Divin. Un fondement sans doute insuffisant pour une chose aussi transcendante que l’abolition de la Messe catholique traditionnelle. Si une telle abolition était possible, il aurait fallu au moins un acte explicite du Souverain Pontife lui-même.

4. — Dans ce cas, le seul acte de Paul VI fut la constitution apostolique Missale romanum du 3 avril 1969, qui promulguait un Missel réformé. Si le Missel réformé s’imposait à l’exclusion de tout autre, c’est de cette constitution, et de celle-ci seule, que pouvait dériver une autorité juridiquement contraignante. Ce n’était pas un simple décret d’application publié par une congrégation romaine qui pouvait conférer au nouveau Missel une autorité que ne lui octroyait pas la constitution apostolique qui l’avait promulgué.

5. — L’ordonnance épiscopale, en se référant à la promulgation du nouveau Missel, donnait comme référence la date de 1970 : date de publication, par l’imprimerie vaticane, d’une nouvelle « editio typica » du Missel réformé, et non de sa promulgation.

Depuis des siècles, les théologiens débattent de savoir si les textes écrits et publiés sous l’autorité du Pape sont nécessairement et toujours exempts non seulement d’ambiguïté, mais aussi d’hérésie .Le IIIe concile de Constantinople, le pape saint Léon II et, deux siècles plus tard, le pape Adrien II condamnèrent les textes « écrits et publiés sous l’autorité » du pape Honorius Ier. Mais il semble que personne, avant les évêques français Coffy et Marty, n’ait imaginé imposer comme obligatoire la croyance qu’un texte écrit et publié sous l’autorité du Pape ne peut contenir la moindre ambiguïté.

À l’automne 1975, une lettre du cardinal Villot, secrétaire d’État, ouvrit la voie à une nouvelle situation. Cette lettre officielle fut expédiée le 11 octobre au président de la commission épiscopale française pour la liturgie. Sa nouveauté consistait à affirmer que, par la constitution apostolique Missale romanum de 1969, le Pape « avait prescrit que le nouveau Missel remplaçât l’ancien, sans préjudice des constitutions et ordonnances de ses prédécesseurs ». Pour la première fois, une autorité romaine — et la plus haute après le Pape — énonçait explicitement une telle interprétation : Paul VI aurait promulgué, par sa constitution apostolique, la disparition de la Messe traditionnelle. Jusqu’alors, cette interprétation n’avait été défendue qu’à titre d’indication.

Mais cette interprétation allait être modifiée à son tour, moins d’un an plus tard, par Paul VI lui-même : dans son discours devant le consistoire du 24 mai 1976, le Pape ne mentionna plus le Missale Romanum en parlant du Novus Ordo. Il parla d’une promulgation comme d’un fait accompli, sans préciser ni date ni désignation : la promulgation d’une nouvelle Messe qui remplacerait l’ancienne. Il s’agissait plutôt d’une déclaration d’intention que d’une référence à une décision. À partir de ce moment, s’installa l’habitude romaine de se référer à la promulgation « de 1970 » plutôt qu’à celle de 1969 : en effet, en 1970 fut imprimée subrepticement au Vatican une autre édition officielle (editio typica) du Novus Ordo. La présentation de cette nouvelle Messe connut ainsi trois éditions officielles successives : une première édition « typique » en 1969, une deuxième en 1970, une « typica altera » en 1975 (et une quatrième en 2002). Paul VI, dans son allocution de 1976, en voulant mentionner un document romain antérieur, ne trouva que l’instruction de ladite instruction publiée sans date ni signature le 16 juin 1971 dans L’Osservatore Romano.

Dans ce même discours du 24 mai 1976, Paul VI ordonna la disparition de la Messe traditionnelle : « Au nom de la Tradition elle-même, nous demandons à tous nos fils et à toutes les communautés catholiques de célébrer avec dignité et ferveur les rites de la liturgie rénovée. L’adoption du nouvel Ordo Missae ne saurait être laissée, il est vrai, au libre arbitre des prêtres ou des fidèles. L’instruction du 14 juin 1971 prévoyait que la célébration de la Messe selon l’ancien rite serait permise, avec l’autorisation de l’ordinaire, seulement aux prêtres âgés ou malades qui offrent le sacrifice divin sans l’assistance des fidèles. Le nouvel Ordo a été promulgué pour remplacer l’ancien, après une mûre réflexion et dans le but d’exécuter les décisions du concile Vatican II. Il n’en est pas autrement que notre saint prédécesseur Pie V a rendu obligatoire le Missel révisé sous son autorité après le concile de Trente.

« Par la même autorité suprême que nous tenons du Christ Jésus, nous ordonnons la même prompte soumission à toutes les autres réformes liturgiques, disciplinaires et pastorales mûries ces dernières années en application des décrets conciliaires ».

C’était la première fois, sept ans après la constitution Missale romanum, que Paul VI parlait personnellement et explicitement de "remplacer" l’ancienne Messe par une nouvelle, c’est-à-dire de faire disparaître cette dernière. Pour ce faire, le seul document romain antérieur auquel il fit référence est l’énigmatique "instruction" publiée sans date ni signature dans L’Osservatore Romano du 16 juin 1971.

Mais cette fastidieuse déclaration pontificale d’une intention sans date de remplacer l’ancienne Messe par une nouvelle avait changé de niveau : elle avait reçu la confirmation explicite et redoutable d’être déclarée par Paul VI « au nom de la Tradition » et « par l’autorité suprême que Nous tenons du Christ Jésus ». L’interdiction de la Messe traditionnelle, qui s’était élaborée plus ou moins ouvertement pendant sept ans, atteignait maintenant son apogée. Pour la première et unique fois, elle faisait l’objet d’un acte personnel du Souverain Pontife : l’allocution consistoriale du 24 mai 1976.

Ce dut être comme un coup de tonnerre. En théorie, il y avait de quoi ébranler la résolution des rebelles, des « traditionalistes », qui ont un grand respect, doctrinal et surnaturel, pour l’autorité du Pape. L’invocation de « l’autorité suprême que Nous tenons du Christ Jésus » ne permettait-elle pas d’engager son infaillibilité, qui est précisément le degré suprême de son autorité ? Cependant, l’autorité morale de Paul VI avait été gravement et durablement affectée depuis l’incroyable épisode de « l’article 7 ».

Qu’était l’article 7 ? Dès sa promulgation en 1969, le Novus Ordo était accompagné d’un opuscule de normes générales intitulé Institutio generalis. Son article 7 tracé une définition inacceptable de la Messe catholique : « La Cène du Seigneur, appelée aussi Messe, est la synaxe sacrée ou assemblée du peuple de Dieu qui se réunit sous la présidence du prêtre pour célébrer le mémorial du Seigneur. C’est pourquoi la promesse du Christ s’utilise surtout pour l’assemblée de l’Église locale : « Là où deux ou trois se réunissent en mon nom, je suis au milieu d’eux » (Mt 18, 20).

Une telle définition faisait de la Messe une simple réunion de prière et une assemblée de souvenir. C’est ainsi que la comprirent immédiatement l'épiscopat français : dès la première édition, élaborée en 1969, de son Nouveau Missel des dimanches, il inséra un « rappel de foi » dans lequel il était précisé que la Messe consiste simplement à faire mémoire du sacrifice unique déjà consommé. Cette doctrine fut maintenue et réitérée par l’épiscopat français pendant plusieurs années. À Rome, cependant, à partir de 1970, une discrète correction de l’article 7 intervint. Cette discrète correction, interdit, ne supprimait pas le fait que Paul VI avait signé et promulgué la première version : elle exprimait donc la pensée du Pape, ou au moins ne l’avait pas contredite.

Il s’agissait d’un accident phénoménal, resté sans explication. S’y ajoutait, dans le discours consistorial du 24 mai 1976, une manifeste fausseté historique. Paul VI affirmait avoir procédé avec la Messe haud dissimili ratione (de la même manière) que ne l’avait fait saint Pie V. Or, saint Pie V n’avait pas remplacé une Messe par une autre, il n’avait pas aboli la Messe existante, mais au contraire, il avait confirmé, en matière de rite, toutes les coutumes légitimes qui avaient plus de deux cents ans d’existence.

Depuis six ou sept ans, en 1976, les réfractaires avaient amplement diffusé tout ce qu’il fallait savoir sur la bulle Quo primum tempore de saint Pie V. Ils n’étaient pas aussi désarmés sur ce sujet pour se laisser tromper.

Ce n’est qu’à la fin des années quatre-vingt que l’on commença à entendre des déclarations cardinalices, d’abord privées puis publiques, affirmant que la Messe tridentine « n’a jamais été interdite ».

En août 1976, l’écrivain français Michel de Saint Pierre écrivit une lettre au Pape signée avec Louis Salleron, Gustave Thibon, Henri Sauguer, le colonel Rémy, Michel Droit et Michel Ciry, dans laquelle ils disaient que « le cardinal Marty lui-même nous a révélé récemment que, entre 1962 et 1975, la pratique dominicale avait diminué de 54 % dans les paroisses parisiennes. Pourquoi ? Parce que les fidèles ne reconnaissent plus leur religion dans une certaine liturgie et une certaine pastorale nouvelle (…). N’est-ce pas vous-même, Très-Saint-Père, qui avez parlé d’auto-destruction de l’Église ? Le fait est qu’en France cette auto-destruction est à son apogée, et nous en sommes témoins (…). Actuellement, il existe autant de rites, de pratiques, d’opinions que d’églises, de prêtres, de communautés, de groupes et de groupuscules (…). Partout, on célèbre dans une totale impunité d’étranges Messes, parfois œcuméniques, qui n’ont rien à voir avec la Messe de Paul VI. Est-ce que l’on permet toute « célébration eucharistique » sauf la Messe traditionnelle ? »