Au nom de quoi le Christ a-t-il dû proclamer qu’Il était « le chemin, la vérité et la vie » ? Que c’est peu inclusif ! Ne comprenait-Il pas le grave préjudice que cela causerait au dialogue interreligieux ? Et cette histoire de la porte étroite, ou que beaucoup sont appelés et peu élus… Ne savait-Il pas que le ciel est pour tous, tous, tous ? Quant à cette pauvre Marthe, pionnière des ONG, qui se dévouait corps et âme à ses invités, pourquoi devait-Il la décourager d’être affairée aux choses du monde ? Quelle nécessité y avait-il d’avertir que cela ne sert à rien si l’on perd son âme ? Belle façon d’encourager l’engagement social.
Et pourtant Jésus avait été averti dès le début de sa prédication, et par quelqu’un qui savait parfaitement ce qui nous convenait. Mais rien n’y fit : lorsque le Prince de ce monde lui offrit de convertir les pierres en pains, Il fit la sourde oreille, alors qu’Il aurait pu mettre fin d’un coup à la faim ! Son comportement lors des deux autres tentations fut encore pire, tout à fait incompréhensible. Quel inconvénient y avait-il à se jeter du pinacle du Temple et à nous débarrasser d’un coup de l’incertitude ? Comme il est gênant de vivre le mystère et de toujours mendier la grâce de la foi. Et pour couronner le tout : pourquoi a-t-Il refusé la domination sur les royaumes du monde ? Kant l’a bien vu, tous les francs-maçons qui ont été dans le monde l’ont bien compris, et Lui, pourtant si prévoyant, n’a-t-Il pas aperçu que disposer d’une autorité mondiale au service de la fraternité humaine aurait permis d’établir immédiatement la paix universelle perpétuelle ?
Heureusement, la hiérarchie ecclésiastique s’efforce depuis des décennies de corriger de telles imprudences, avec des résultats de plus en plus prometteurs. L’aggiornamento conciliaire a ouvert des perspectives que les pontificats récents ont explorées avec un enthousiasme renouvelé. Et bien que certains fidèles récalcitrants s’obstinent à rappeler ce que disait le Christ, l’adaptation de son message aux besoins de l’homme moderne avance à bon rythme. Après tout, à quoi sert une Église de deux mille ans si elle n’a pas appris à améliorer les enseignements de son fondateur ?
L’opération comptait avec un précédent littéraire illustre. Dans Les Frères Karamazov, Dostoïevski imagine le retour du Christ à Séville au XVIe siècle. Là, le Grand Inquisiteur ordonne de l’arrêter et lui reproche son égarement d’avoir rejeté les trois offres de Satan : le pain, le miracle et le pouvoir. Imposer à l’homme une liberté spirituelle que très peu peuvent supporter ? C’est le surestimer ! Meilleur connaisseur de nos faiblesses, le diable lui avait offert les instruments précis pour nous procurer un bonheur accessible, et des siècles plus tard l’Église avait dû accepter ces offres pour remédier à la désorientation de son Seigneur.
On dirait que les promoteurs de l’Église versus populum ont lu le discours de l’inquisiteur crayon en main, prenant pour instructions pastorales ce que Dostoïevski avait mis dans la bouche d’un homme qui confessait servir Satan.
La première correction saute aux yeux. Si l’homme a besoin de pain, le pain passe avant tout. En situation de nécessité, aucun sens n’a d’importuner l’homme avec la nourriture spirituelle. L’Église, traditionnellement vouée à sauver les âmes, a découvert les avantages de se consacrer de préférence aux corps. La charité se traduit en solidarité ; le péché cède progressivement la vedette à l’injustice sociale, et la rédemption se rapproche de plus en plus d’un programme de transformation historique. La distinction entre les œuvres de miséricorde corporelles et spirituelles n’est plus qu’une extravagance scolastique. Mais je me suis déjà occupé dans une tribune précédente de cette inversion des priorités en examinant l’immanentisation croissante de l’espérance chrétienne.
La deuxième correction est plus pittoresque. Après des décennies de démystification du surnaturel, nous assistons à une pentecôtisation émotive progressive du catholicisme. Le soutien institutionnel au renouveau charismatique, né sous influence protestante, a culminé sous François avec la création de CHARIS. Prolifèrent les sessions de louange, les impositions des mains, les transes et les guérisons proclamées, tandis que l’expérience subjective acquiert rang de certification spirituelle. Nous oublions que l’émotion peut être provoquée sans secours surnaturel et que la grâce ne dépend pas de l’intensité de l’enthousiasme. Ceux qui soupçonnaient le cérémonial traditionnel ont découvert une réceptivité particulière de l’Esprit Saint à certains procédés d’animation collective. Avec tant de chants pop et tant d’émotion, la fièvre gesticulatoire est arrivée jusqu’au Notre Père, que certains fidèles récitent en levant les bras, les mains tendues. Le Missel prescrit ce geste au prêtre, non à l’assemblée, mais la « participation active » inclut désormais une sorte d’ordination sacerdotale par mimique, pour mimes et mémés.
La troisième correction est d’une plus grande portée, car elle affecte l’identité même du christianisme. L’aspiration à une religion universelle, si caractéristique du naturalisme maçonnique, trouve dans la fraternité humaine un principe capable de concilier les croyances les plus dissonantes. Cependant, ô mon Dieu, il existe un obstacle formidable : Dieu lui-même, Jésus-Christ. Un dieu générique admet de nombreuses dénominations, mais le Verbe incarné, crucifié et ressuscité se refuse à partager avec d’autres la condition de Sauveur.
Encore en 2000, la déclaration Dominus Iesus, signée par Ratzinger et approuvée par Jean-Paul II, réaffirmait l’unicité et l’universalité salvifique du Christ face aux théories qui attribuaient aux religions une efficacité rédemptrice parallèle. Mais Bergoglio est arrivé et en 2019 il a signé à Abu Dhabi un document qui présentait la diversité religieuse comme voulue par Dieu. Cinq ans plus tard, le même Pontife a assuré à Singapour que toutes les religions sont des chemins pour arriver à Lui. Ce sont, a-t-Il dit, comme « différentes langues ». Il est difficile d’imaginer une manière plus expéditive d’alléger les inconforts doctrinaux du dialogue interreligieux. Les martyrs sont morts pour rien et les missions catholiques, qui pendant des siècles se sont efforcées de convertir les païens, ont dû souffrir d’un lamentable problème de compréhension linguistique.
La diplomatie vaticane semble se mouvoir avec plus d’aisance dans ce nouvel horizon. Parolin, dans sa récente intervention devant les Nations Unies, a de nouveau déployé le programme bien connu de concorde internationale, de coopération multilatérale et de fraternité humaine. Il est désormais habituel que les grands objectifs publics de l’Église coïncident avec ceux des organismes internationaux, agents du globalisme.
Robert Hugh Benson a poussé cette tentation jusqu’à ses dernières conséquences dans Le Seigneur du monde. Il nous a présenté une humanité unifiée sous un gouvernement universel qui embrasse une religion humanitaire ayant conservé jusqu’au cérémonial des anciens cultes. L’un de ses organisateurs est un prêtre apostat qui offre les services d’autres clercs pour diriger les nouvelles célébrations. Quand on lui demande si tous sont francs-maçons, il répond affirmativement. Benson a eu la prévoyance de comprendre que la religion de l’Homme aurait aussi besoin de liturgistes. La seule chose véritablement incompatible avec ce culte universel était le Dieu fait homme. Bien sûr, dans son roman, les catholiques qui restent fidèles au Christ finissent persécutés.
Revenant à Dostoïevski, il faut se découvrir le chapeau devant son Grand Inquisiteur. Parfait connaisseur du prix de son programme, il confesse au Christ qu’il a accepté les offres de Satan et qu’il gouverne les hommes selon ses principes, convaincu que c’est ainsi qu’il les rend plus heureux. Le Christ l’écoute en silence et finit par l’embrasser. Le vieillard, ému, ouvre la porte de la prison et lui ordonne de ne jamais revenir.
Mais le grand maître russe a attribué à l’inquisiteur une sincérité qui est aujourd’hui hors de propos. Il n’a pas prévu la post-vérité. Cet homme était conscient d’avoir trahi le Christ, et il l’assumait. Aujourd’hui il aurait appelé sa trahison « discernement pastoral ».