Le 2 juin dernier, le pape Léon a nommé María Montserrat « Montse » Alvarado, présidente de 39 ans de l’EWTN News, préfète du Dicastère pour la Communication. Elle deviendra, à compter du 1er novembre, la première femme non religieuse à diriger un dicastère vatican. Quatre semaines plus tard, Léon élevait Sœur Alessandra Smerilli au rang de préfète du Dicastère pour le Service du développement humain intégral. En février, il plaçait Sœur Simona Brambilla au Dicastère des Évêques et y maintenait les Sœurs Raffaella Petrini et María Lía Zervino. Brambilla dirige déjà le Dicastère pour la Vie consacrée, où la Sœur Tiziana Merletti occupe le poste de secrétaire.
Les nominations se succèdent. Des femmes s’installent au Conseil pour l’économie, à la direction des ressources humaines du Saint-Siège, à la Bibliothèque vaticane, à la Commission d’archéologie sacrée, à l’Office de presse, dans les dicastères de la pastorale sociale et les académies pontificales. À s’y méprendre, on croirait à une campagne de recrutement effrénée.
Il s’agit en réalité d’une ambition autrement plus vaste.
Le contournement des Ordres saints
La hiérarchie de l’Église est masculine parce que le Christ a ainsi constitué le ministère apostolique. Intelligence, talent managérial ou sainteté personnelle n’y changent rien. Évêque, le successeur des Apôtres exerce un office à la fois paternel et nuptial ; prêtre, il agit sacramentellement « in persona Christi sponsi ». Jean-Paul II enseignait dans sa lettre Ordinatio Sacerdotalis que l’Église n’a pas l’autorité d’ordonner des femmes, car cela relève de sa constitution divine.
Pour le féminisme moderne, l’autorité se comprend à travers les catégories profanes de l’accès, de la représentation et de la progression. Si l’on imagine l’Église comme une grande fondation ou association, l’argument devient limpide : les postes de décision doivent être distribués sans égard au sexe. L’évêque ressemble alors davantage à un directeur régional doublant l’administration de sacrements.
François avait admis cette prémisse des années avant que ne s’achève son réaménagement institutionnel. Au paragraphe 104 de Evangelii Gaudium, il réaffirmait d’abord la prêtrise masculine comme signe du Christ Époux, avant d’avertir : « quand le pouvoir sacramentel se confond trop avec le pouvoir tout court, l’enseignement devient source de divisions ». Cette phrase traçait la voie : maintenir l’ordination masculine, mais détacher la gouvernance de celle-ci.
Sa constitution de 2022, Praedicate Evangelium, proclame que « tout fidèle » peut présider une dicastère ou un office, dans la mesure où ses compétences le permettent. La rupture avec la loi antérieure est radicale. Dans Pastor Bonus, Jean-Paul II décrivait les dicastères comme des organes présidés par un cardinal préfet ou un archevêque président. Clercs et laïcs pouvaient y participer, mais « les affaires nécessitant l’exercice du pouvoir de gouvernement » restaient réservées aux clercs en saintes Ordres. Même le code de 1983 précisait que l’ordination qualifie pour le pouvoir de gouvernement dans l’Église, tandis que les laïcs pouvaient seulement « coopérer à son exercice ».
La coopération s’est muée en présidence.
Rome justifie ce saut par la délégation pontificale : l’autorité curiale étant vicariante, elle peut être transmise à qui n’est pas pourvu des Ordres. Cette solution transforme la papauté en centrale électrique, capable de faire circuler la juridiction par n’importe quel fil que Léon choisira. Or, la primauté pontificale s’exerce au sein de la constitution que le Christ a donnée à son Église. Elle ne saurait autoriser à dissoudre le lien entre saintes Ordres, ministère apostolique et gouvernement.
Résultat paradoxal : ce nouveau Vatican, moins clérical en apparence, repose sur un ultramontanisme presque illimité. Le Souverain Pontife pourrait prétendre détacher la règle des Ordres car chaque responsable agit en son nom. La hiérarchie se dissout alors sous un monarque absolu.
Le pro-préfet trahit la manœuvre

Le cabinet de Sœur Brambilla ne se borne pas à coordonner des bulletins paroissiaux. Le Dicastère pour la Vie consacrée valide les constitutions, réglemente la discipline interne et les mesures exceptionnelles, statue sur les renvois, et peut ériger, fusionner ou supprimer des instituts religieux. Sa compétence s’étend aux communautés masculines et aux sociétés de vie apostolique.
François l’avait nommée préfète en janvier 2025, tout en créant le cardinal Ángel Fernández Artime pro-préfet, sans préciser comment leurs compétences seraient délimitées. Léon a conservé cette organisation en nommant Sœur Merletti secrétaire en mai 2025. Désormais, la hiérarchie officielle du dicastère place une religieuse à sa tête, une autre sœur à un poste administratif subalterne, tandis qu’un cardinal siège à ses côtés sous le titre suranné de pro-préfet.
Voilà l’aveu. Si les Ordres n’ont aucun rôle dans la fonction, pourquoi adjoindre un cardinal à la préfète ? Si les Ordres comptent encore, pourquoi l’officier non ordonné en porte-t-il le titre supérieur ? Rome a résolu la contradiction théologique par une charte organisationnelle.
Léon a répété ce schéma en juin en élevant Sœur Smerilli au rang de préfète du Dicastère pour le développement intégral, nommant le cardinal Fabio Baggio pro-préfet. L’arrangement donne les titres voulus et maintient un clerc ordonné sous la main pour répondre aux actes qui pourraient encore révéler les limites de la théorie.
Puis vint le Dicastère des Évêques, qui traite des nominations épiscopales et fixe les critères de choix. Le dernier mot revient bien sûr à Léon, mais ses membres participent à l’évaluation et à la recommandation des futurs successeurs des Apôtres au sein du processus romain. Le 14 février, Léon nommait Brambilla et maintenait Petrini et Zervino dans leurs fonctions.
Des femmes siègent désormais au sein de l’instance qui désigne les pères de l’Église.
La position civile de Petrini mérite une mention particulière. Le Vatican doit être bien administré, et diriger un État souverain n’est pas un sacrement d’Ordres sacrés. Léon n’en est pas moins allé plus loin que le simple maintien en poste. En novembre 2025, il modifiait la loi qui réservait la présidence de la Commission pontificale à un cardinal. Sa nouvelle Loi fondamentale de juillet 2026 a entériné cette réforme. L’exception née sous François est devenue une option permanente.
Le dicastère de la Communication, dirigé par Alvarado, recèle bien des tâches exécutives ordinaires. Pourtant, il supervise Vatican News, Radio Vatican, L’Osservatore Romano, l’Office de presse et la direction théologique et pastorale de la voix publique du Saint-Siège. Vatican News a salué sa nomination comme la suite logique de la réforme de François.
Le personnel incarne aussi cette mutation. En septembre 2025, Léon confiait la présidence de l’Académie pontificale des Beaux-Arts à Cristiana Perrella. Sa programmation incluait notamment Nudes, une exposition de photographies érotiques de Ren Hang, ainsi que des projets centrés sur l’affiche érotique, l’identité queer et la culture des clubs. Confier une institution pontificale historique à une sensibilité aussi marquée révèle le type d’expertise que Léon estime utile.
Majorque transforme l’Assomption en scène de spectacle

Cette même révolution s’est jouée en miniature le 15 août dans l’église Sant Joan Baptista de Muro, à Majorque, lors de la liturgie de l’Assomption.
La danseuse et chorégraphe Mar Aguiló y a proposé une création chorégraphique contemporaine, accompagnée par un orgue et une bande-son. L’œuvre s’intitulait El Vol Màgic : Le Vol magique. Txema González, musicien et anthropologue, en assurait la direction, tandis que la spatialisation du son bénéficiait d’un soutien technique. Le curé de la paroisse y apporta son soutien.
Le diocèse de Majorque annonçait fièrement, en des termes qui ne souffrent aucune ambiguïté, avoir conçu l’œuvre spécialement pour le « contexte liturgique » de l’Assomption. La danse, le son et l’orgue se seraient « dialogués » avec l’architecture du lieu et la célébration. La rubrique du calendrier diocésain précisait encore plus crûment : « danse contemporaine et art sonore intégrées à la liturgie ».
Lisez le vocabulaire choisi par le diocèse : « son, corps, espace et rituel ». Aucun des termes n’évoque Dieu. On n’y trouve ni sacrifice, ni grâce, ni ciel, ni péché, ni rédemption, ni Mère de Dieu. La Messe devient une enveloppe culturelle immersive, un coquillage vénérable que des artistes garnissent d’une expérience inédite.
Le choix de la fête pour cette expérimentation rend l’affront encore plus cinglant. Pie XII définissait l’Assomption avec une précision magistrale : l’Immaculée Mère de Dieu, toujours Vierge, fut assumée, corps et âme, en gloire céleste. Marie n’a pas accompli de « vol magique ». Dieu tout-puissant l’a élevée, elle, Reine et créature immaculée. Son corps compte parce qu’il appartient à sa personne, fut sanctifié par la maternité divine, et a atteint la gloire promise aux rachetés.
Majorque a converti un dogme sur l’action surnaturelle de Dieu en un véhicule pour l’expression corporelle d’un artiste contemporain.
La défense ne manquera pas de se draper dans le manteau de l’inculturation. Majorque possède d’anciennes coutumes de l’Assomption ; les créateurs s’en seraient inspirés ; l’orgue était de la partie. La recherche ne crée pas un rite liturgique. La constitution du Concile elle-même avertit : nul ne peut « même s’il est prêtre » ajouter ou modifier la liturgie de sa seule autorité. Un répertoire vatican ultérieur précise qu’on ne saurait réduire la liturgie sacrée « à n’être qu’une réalité esthétique ».
La danse contemporaine a peut-être un théâtre. Le Saint-Sacrifice en a un autre.
Une ironie mérite d’être savourée. La tradition catholique a élevé une femme au-dessus de chaque apôtre, évêque, prêtre, roi ou artiste ayant jamais vécu. Marie n’eut nul besoin de titres cléricaux. Sa grandeur lui vint de la grâce, de la maternité divine, de la virginité, de l’obéissance, d’une humilité dont le féminisme carriériste moderne peine à mesurer l’étendue. En sa grande fête, la paroisse offrit aux fidèles une exploration chorégraphique de « corps et espace ».
Les nominations roses de Rome et la danse de Majorque procèdent d’une même impulsion. La forme reçue devient matière première. Le titre est maintenu, mais sa logique sacramentelle est transférée ; le rite est préservé, tandis que son économie devient une salle de concert. Le besoin présent en fournit le sens.
La Belgique envoie la bonne ambassadrice

Le lendemain du jour où le diocèse de Majorque célébrait son expérience, la Belgique inaugurait son nouvel ambassadeur près le Saint-Siège. Son curriculum vitæ présentait un profil des plus éloquents.
Léon reçut les lettres de créance de Caroline Vermeulen le 27 août. Recueillir un ambassadeur relève de la routine diplomatique et ne suppose aucune adhésion aux causes qu’il défend. Le Saint-Siège entretient des relations diplomatiques avec des régimes autrement plus hostiles à l’enseignement catholique que la Belgique.
L’importance est ailleurs : dans la parfaite naturalité avec laquelle Vermeulen s’inscrit dans l’air du temps.
Membre de International Gender Champions, dont le profil vante la diversité des genres et s’engage en faveur de son programme de parité, elle défila en 2023 dans la Vienna Rainbow Parade au sein du contingent « Diplomates pour l’égalité ». On la revit dans la délégation diplomatique à la Pride de Vienne 2026. En juin 2024, lors du Pride Month, elle introduisit un film belge sur une adolescente transgenre ballerine lors d’un événement organisé conjointement par la mission belge.
Le communiqué du Vatican mentionne ses postes diplomatiques et ses diplômes. Les communiqués ne cataloguent que rarement l’activisme politique, aussi cette omission en dit-elle peu. Sa nomination n’en reste pas moins révélatrice de ce à quoi la Belgique s’attend à rencontrer à Rome. Une diplomate publiquement engagée dans l’agenda du genre représentera un État européen résolument laïc face à un Vatican qui parle le même langage institutionnel : inclusion, parité, diversité, écoute et dignité humaine.
La Belgique n’a pas envoyé une provocatrice pour assiéger une cour hostile. Elle a dépêché une émissaire policée vers une bureaucratie qui connaît déjà ce vocabulaire.
La révolution sans ordination

Ces récits cheminent d’un même pas depuis des horizons différents.
À la Curie, la hiérarchie sacramentelle est dissociée du pouvoir exécutif. À Majorque, la liturgie héritée s’ouvre à l’intervention d’artistes. Au plan diplomatique, la différence sexuelle se mue en l’une des catégories « d’altérité » gérées par des élites professionnelles. À chaque fois, le nom catholique – préfet, liturgie, dignité – est préservé, tandis que le monde qu’il charrie se trouve profondément transformé.
Cela explique pourquoi la stratégie vaticane d’intégration féminine mérite un examen plus approfondi qu’un simple débat sur la compétence. Sans doute plusieurs des nommées sont musulmanes, pieuses, intelligentes et excellentes dans leur fonction. Certaines apparaissent même plus conservatrices en doctrine que les cardinaux qui les entourent. La qualité personnelle ne saurait régler une question constitutionnelle.
La victoire féministe se niche dans cette redéfinition du pouvoir. Les Ordres sacrés sont préservés en tant spécialité sacramentelle, tandis que gouvernement, politique, sélection des évêques et voix institutionnelle émigrent vers une classe managériale baptisée. L’ordination de femmes perd de son urgence du moment que celles-ci peuvent exercer la plupart des effets publics qui en découlent sans recevoir le sacrement.
L’Église a toujours connu des femmes illustres : abbesses, fondatrices, mystiques, martyres, savantes, reines et saintes qui n’hésitaient pas à réprimander les prélats quand la conscience l’exigeait. Leur autorité irriguait un ordre sacramentel sexué. Sainte Catherine de Sienne n’eut aucun besoin de siéger au Dicastère des Évêques pour imposer sa parole à un pape. Le féminisme moderne trouve ce prestige insuffisant, parce qu’il mesure la dignité à l’aune de la proximité du pouvoir bureaucratique.
Pour un fidèle catholique, le point de tension est patent. L’imprudence papale advient dans l’histoire. De mauvaises nominations ne valent que peu par elles-mêmes. Ici cependant, un prétendant à la juridiction universelle use de la législation pour réviser le lien entre Ordres et gouvernance, normalise cette révision par des nominations répétées, tandis que les autorités diocésaines transforment la liturgie en laboratoire et que la diplomatie romaine s’exprime dans le langage de la révolution sexuelle.
Jusqu’où peut-on défigurer la configuration visible de l’Église avant que sa défense ne se réduise à chercher un sens catholique à une institution fonctionnant selon une autre théologie ?
Léon pourrait tracer une ligne. Il pourrait réserver les décisions de gouvernement à l’ordonne, clarifier les arrangements scandaleux des pro-préfets, et distinguer l’expertise laïque du gouvernement apostolique. L’évêque de Majorque pourrait imposer une réparation et enseigner à ses prêtres que la Messe n’est pas un studio d’artiste. Rome pourrait recevoir Vermeulen avec la courtoisie diplomatique tout en proclamant publiquement la réalité créée de l’homme et de la femme.
Le tracé actuel prend une autre direction. François en a tracé le contour en contournant le sacerdoce masculin. Léon l’empierre, l’équipe et l’écrit dans la loi. La révolution féministe a appris à se passer de chasuble, et le Vatican lui offre des locaux permanents.