Ces temps-ci, je me demande souvent par où les fissures sont apparues dans la Foi catholique avant le concile Vatican II. Les Jésuites sont généralement considérés comme le thermostat — et non le thermomètre — de l’Église catholique dans son ensemble (pour le meilleur comme pour le pire). Ainsi, lorsque les Jésuites étaient orthodoxes, à quel moment leurs propres fondements de foi se sont-ils fissurés ?

C’est ce que François Malachi Martin SJ aborde dans son ouvrage Les Jésuites, publié en 1986. À cette lecture, je découvre que son livre constitue un ancêtre méritoire du récent Infiltration de Taylor Marshall, paru en 2019. En effet, ce qui s’est produit lentement au sein de la Compagnie de Jésus à partir de 1850 correspond en tout point à ce que Marshall décrit comme ayant frappé l’Église catholique dans son ensemble, peu avant Vatican II.

Examinons quelques-unes des causes qui ont rongé le plus grand ordre religieux de l’Église. D’abord, au XIXe siècle, une infime minorité de Jésuites était convaincue que la science ne pouvait être réconciliée avec la religion. Certains traditionalistes tiennent aujourd’hui des propos similaires — bien que je n’adhère pas à leur vision. Certes, je m’oppose à l’évolutionnisme comme tout traditionaliste digne de ce nom, mais certains « trads » voient aujourd’hui dans les sciences naturelles une opposition aux sciences surnaturelles. Paradoxalement, c’est là un raisonnement qui rapproche aujourd’hui la gauche libérale.

Il suffit de contempler leur "science" au sujet des vaccins Covid ou des interventions chirurgicales transgenres, qui mutilent des enfants, pour constater qu’ils n’entendent rien en science. De même, au XIXe siècle, seule une toute petite frange de Jésuites libéraux naissants envisageait une scission entre ces deux domaines (naturel et surnaturel).

Un autre enjeu fut l’étude des religions du monde. Bien que saint Ignace ait voulu que ses Jésuites connaissent ces traditions afin de les convertir, certains modernes, bien avant le concile Vatican II, tombèrent sous l’emprise de l’Orient. La plupart de mes lecteurs connaissent aujourd’hui la tragique vie du jésuite Pierre Teilhard de Chardin, au XXe siècle. Pourtant, il semble que dès le XIXe siècle, des Jésuites s’adonnèrent déjà au marxisme et aux religions orientales :

Car, à cette époque, face à l’importance croissante de la « question sociale », à l’influence grandissante du communisme marxiste et aux progrès fulgurants des sciences de la nature, la Société décida de spécialiser ses jeunes membres dans de nouvelles disciplines comme la physique, la chimie, la paléontologie, l’anthropologie, la physiologie, l’assyriologie, les religions orientales, l’égyptologie, la sociologie ou encore la biologie. De manière insensible émergea alors, au sein de la Société, une phalange d’experts académiques, soudés malgré un silence de surface. Rarement, voire jamais, n’exprimaient-ils leurs idées les plus intimes ; mais ils éprouvaient une difficulté croissante à concilier les données de leur formation scientifique avec les doctrines et la morale traditionnelles de l’Église romaine, telles que la Société les défendait officiellement. Dans leur travail, ils fréquentaient des savants non jésuites, non catholiques, engagés dans des recherches analogues aux leurs, lisaient leurs conclusions et en venaient à adopter leur point de vue, lequel, presque sans exception, était anticatholique et théologiquement moderniste […] Deux branches des sciences profanes exercèrent une influence particulièrement profonde sur la théologie jésuite : les recherches archéologiques, linguistiques et historiques menées sur le Proche-Orient, berceau du christianisme ; et les études modernes en anthropologie et paléontologie.Les Jésuites, pp. 219-220

Non, ce n’est pas l’érudition qui les perdit. Ce fut plutôt l’orgueil grandissant d’un savoir limité qui les ruina. Et, de manière insidieuse, une poignée d’individus influa, en définitive, sur l’ensemble de la Société. Dès les années 1940, Pie XII avait perçu cette dérive d’orthodoxie au sein des Jésuites et leur adressa un sévère reproche. Malachi Martin écrit ainsi :

Si fragile fut son apparence, le discours du pape se montra ferme, dur, presque cinglant. Ce fut comme un catéchisme formel où le Souverain Pontife dépeignait ce que les Jésuites devaient être — et, par implication directe, voire explicite en de multiples passages, ce qu’ils n’étaient pas à ses yeux. Dès les premiers mots de son allocution en latin, Sa Sainteté adopta le ton d’un père mettant en garde ses enfants sur ce qu’ils se devaient d’être, ou de ne pas être […] En tête des priorités figurait l’orthodoxie doctrinale, l’adhésion à l’autorité magistérielle de l’Église et au Pontife romain. Quant à la Société, si deux tiers des 185 délégués présents à cette Congrégation générale n’auraient jamais cru un tel reproche concevable, Pie XII exigea que les Supérieurs — à commencer par la Congrégation générale — œuvrent sans relâche à ce que chaque Jésuite professe et enseigne une doctrine et une morale irréprochables. Puis, immédiatement après l’orthodoxie, le Saint-Père aborda la question de l’obéissance, en laquelle saint Ignace voulait que ses fils excellent. Il leur demanda une obéissance fidèle, une obéissance au Saint-Siège, une obéissance à leurs Règles, à leurs Constitutions et à leurs traditions, une obéissance à leurs Supérieurs intermédiaires.Les Jésuites, p. 237.

Comme je l’ai souvent souligné : le légalisme est au cœur du modernisme. Au XXe siècle, quantité de Jésuites perdirent ainsi leur amour du Sacré-Cœur de Jésus, et se mirent — à l’instar des pharisiens et des scribes — à chercher des échappatoires légalistes pour contourner l’orthodoxie véritable. Martin précise encore :

Pour la majorité des délégués, la réaction fut pourtant le déni : Pie XII leur parlait de chimères. Pourtant, pas un seul ne pouvait ignorer qu’au moins dans les principaux collèges théologiques jésuites, les professeurs taillaient au plus près — voire au-delà — des limites romaines de l’orthodoxie. En France comme en Allemagne, ils disposaient de deux jeux de notes : l’un, consigné pour les autorités romaines, était censé représenter le contenu de leurs enseignements ; l’autre, celui effectivement dispensé en classe. C’était une tenue en double registre, sur une vaste échelle. Les délégués comprirent que, dans l’esprit du Pontife, la correction et l’orthodoxie théologiques et philosophiques passaient par l’adhésion aux normes romaines. Mais nombreux déjà étaient les Jésuites pour qui Rome, avec son pape et sa bureaucratie vaticane, semblait enracinée dans une mentalité étrangère à celle du monde extérieur à l’Église. Pie XII avait touché une réalité nouvelle, cruelle : quelque chose d’étranger habitait les Jésuites et le « romanisme ».Les Jésuites, p. 240.

Enfin, ces lignes pourraient en dire long sur le déclin des Jésuites : « Malachi m’a personnellement confirmé en 1997 que ce pape qui mènera l’apostasie dans l’Église sera un hérétique, un antipape. » — Père Paul Kramer, mai 2016.