Le 15 avril 2019, peu avant que l'immense incendie n'éclate et ne consume presque entièrement la cathédrale Notre-Dame, quelque chose d'une profonde beauté emplit son antique nef, comme venu d'un autre âge. Le chœur chanta le Magnificat, l'hymne marial de louange, dont les paroles sacrées s'élevaient sous les vastes voûtes gothiques, tandis que le grand orgue de 7 800 tuyaux de la cathédrale tonnait à travers les pierres séculaires comme la voix des siècles. Le temps d'un instant fugace, le ciel et la terre semblèrent se rencontrer dans le chant — un écho de l'innocence sacrée qui avait perduré et s'était incarnée dans ces murs de génération en génération.

Et puis, quelques instants plus tard, les flammes vinrent.

Ce qui suivit fut bien plus que l'embrasement d'un édifice. Ce fut l'image lancinante d'une civilisation assistant, impuissante, à la consumation de l'un de ses grands dépôts de mémoire, de beauté, de foi et d'innocence. Pendant des siècles, Notre-Dame s'était dressée comme un témoignage visible du sacré, un lieu où des générations avaient conduit leurs enfants, leurs prières, leur deuil et leur espérance, cherchant le réconfort auprès du saint édifice. Et ce soir-là, juste avant la conflagration, le Magnificat avait rempli sa nef d'une louange humble et glorieuse.

Il est difficile de ne pas voir le symbole.

Que devient une civilisation lorsque les chants sacrés continuent de résonner, mais que la mémoire de leur signification s'évanouit ?

Retrouver l'innocence dans un monde sécularisé commence peut-être par retrouver cette mémoire.

(ci-dessus) La statue du XIVe siècle de Notre-Dame et de l'Enfant Jésus se dresse toujours au pilier de la cathédrale Notre-Dame de Paris où Paul Claudel vécut sa profonde conversion en 1889.

Cette même cathédrale Notre-Dame que le feu tenta de consumer et d'éteindre devint jadis le creuset d'une conversion : là, en ce Noël 1886, tandis que le chœur d'enfants chantait également le Magnificat de la Bienheureuse Vierge, la grâce tomba sur un jeune Français de dix-huit ans, Paul Claudel, comme des braises ardentes, et fit de lui une âme convertie.

Le moment de la conversion

Il décrivit cet instant en ces termes : « En un instant, mon cœur fut touché et je crus. »

C'était un jour de Noël 1886, froid et âpre. Paul Claudel, étudiant en sciences politiques, cynique et désemparé, âgé de dix-huit ans, entra à la grand-messe de la cathédrale Notre-Dame de Paris, envahie par des touristes bruyants. Claudel, agacé et distrait par la foule, revint néanmoins dans l'après-midi pour les Vêpres et « se tint près du second pilier à l'entrée du chœur, à droite, du côté de la sacristie. » Claudel « se tint près de la célèbre statue du XIVe siècle de Notre-Dame et de l'Enfant Jésus. » (voir ci-dessus). Là, il écouta le chant des psaumes et du Magnificat par le chœur d'enfants de la cathédrale.

Claudel décrit l'instant stupéfiant des Vêpres où, au milieu des rythmes ancestraux de la prière, quelque chose en lui sembla s'éveiller — comme si l'éternité elle-même avait soudainement percé le voile de l'ordinaire :

« Alors se produisit l'événement qui domine toute ma vie. En un instant, mon cœur fut touché et je crus. Je crus d'une telle force d'adhésion, d'un tel soulèvement de tout mon être, d'une conviction si puissante, d'une certitude ne laissant place à aucun doute, que depuis lors, tous les livres, tous les arguments, tous les incidents et accidents d'une vie bien remplie n'ont pu ébranler ma foi, ni même l'affecter en quoi que ce soit. »

« J'avais soudainement éprouvé la conscience déchirante de l'Innocence, de l'éternelle enfance de Dieu, une révélation ineffable. »

Claudel poursuivit la description de sa puissante expérience de conversion :

« En cherchant à me rappeler, comme je l'ai souvent fait, les minutes qui suivirent cet extraordinaire moment, je puis discerner les étapes ou éléments suivants (qui ne formèrent pourtant qu'un seul éclair, une seule arme dont la Providence divine usa pour atteindre et finalement ouvrir tout grand le cœur d'un pauvre enfant désespéré) : Que ceux qui croient sont heureux ! — Si seulement c'était vrai ! Et pourtant ? — C'est vrai ! Dieu existe. Il est là. Il est quelqu'un, Il est un être aussi personnel que moi ! Il m'aime, Il m'appelle. »

Les larmes et les sanglots vinrent, et le tendre cantique de l'Adeste ne fit qu'accroître mon émotion. Ma Conversion.

Paul Claudel

L'antique cathédrale médiévale devint bien plus qu'un lieu de culte pour lui ; elle fut son mentor à vie, son silencieux directeur spirituel, un compagnon indéfectible qu'il visitait souvent, où il assistait régulièrement à la messe, et dont les pierres semblaient parler à son âme.

Près de soixante ans après sa conversion, Claudel écrivit le 10 décembre 1945 au directeur de l'école de la maîtrise de Notre-Dame de Paris :

« Pendant sept ans, de 1886 à 1893, Notre-Dame de Paris fut l'école où j'appris tout ce que je sais et devins tout ce que je suis. Je ne m'étendrai pas sur le grand événement de Noël 1886, qui vous est déjà familier. Mais la proximité de la cathédrale me permit d'en être chaque jour le fidèle visiteur ; et la Bienheureuse Vierge, pour me contraindre, après une longue lutte, à baiser la terre à ses pieds, ne voulut pour anges et pour ministres que ses petits servants revêtus de blanc (la maîtrise).

Du moins, chaque vendredi de Carême, je pouvais avec des larmes baiser les reliques de la Passion ! »

Heureusement, par la grâce de Dieu, l'intercession de Notre-Dame, et le courage du Père Jean-Marc Fournier, aumônier catholique de la Brigade des sapeurs-pompiers de Paris, et des pompiers, la précieuse Couronne d'épines, les reliques de la Passion de Notre-Seigneur furent sauvées lors de l'incendie de 2019 et peuvent à nouveau être vénérées durant le Carême dans la cathédrale Notre-Dame de Paris restaurée.

Paul Claudel en prière

Paul Claudel mena une carrière éminente en tant que diplomate de renommée mondiale, dramaturge et poète. À la suite de sa conversion à Notre-Dame, il observa toute sa vie une discipline spirituelle quotidienne comprenant la messe du matin, le rosaire, l'adoration et les vêpres.

Quel secret de « l'éternelle innocence » Notre-Dame murmura-t-elle dans l'âme de Paul Claudel ? Que pourrait nous enseigner cet antique sanctuaire gothique sur la manière de retrouver l'innocence que notre époque sécularisée a oubliée et méprise ? Claudel, l'homme de lettres, saisit l'essence de sa conversion :

« Le Grand Livre qui me fut ouvert et où j'étudiai, c'est l'Église ! Bénie soit à jamais cette grande et noble Mère à genoux de qui j'appris tout ce que je sais ! Je passai tous mes dimanches à Notre-Dame et m'y arrêtai aussi souvent que possible dans la semaine. Ce n'était plus la pauvre langue des livres de dévotion, mais la plus profonde et la plus grande poésie, les plus augustes gestes jamais confiés aux hommes.

Le spectacle de la messe était pour moi une source inépuisable d'inspiration, et chacun des gestes du prêtre s'imprimait profondément dans mon esprit et dans mon cœur. Peu à peu, lentement et laborieusement, se forma dans mon cœur l'idée que l'art et la poésie étaient aussi divins, et que les plaisirs de la chair, loin d'être nécessaires à ces grandes entreprises, leur sont en réalité préjudiciables. »

Que se passa-t-il pour Paul Claudel en ce crépuscule de décembre dans Notre-Dame ? Était-ce simplement ce qu'il entendit — ou toute la cathédrale sembla-t-elle lui parler ? Tous ses sens convergeaient-ils vers cet instant extraordinaire : l'encens suspendu dans la nef, l'ancienne pierre se dressant autour de lui, les vitraux en rosace filtrant la lumière du soir, l'orgue et les voix emplissant la vastitude d'en haut ? Était-ce la « symphonie de pierre » qu'évoqua si mémorablement Victor Hugo — une cathédrale dont l'architecture semblait non seulement envelopper l'âme, mais la posséder ?

Ou se passait-il quelque chose de bien plus mystérieux ?

Claudel entra-t-il dans cet air raréfié de la nef gothique en sceptique et en ressortit-il confronté à quelque chose qu'il ne pouvait ni expliquer ni fuir ? Ce que son intellect avait résisté, la beauté le rendit soudainement impossible à ignorer. Le mystère de la conversion de Claudel résiderait-il dans une cathédrale qui le submergea ?

Tel était-il donc le langage secret de Notre-Dame : un langage parlé non à l'intelligence, mais aux sens, à l'imagination, et finalement à l'âme ?

Qu'entendit Claudel dans cette musique que nous avons tous oublié d'entendre ?

Les voix innocentes du chœur d'enfants percèrent-elles les défenses d'un jeune homme qui avait rejeté la foi, le transportant — ne fût-ce qu'un instant — au-delà du monde visible, jusque dans la présence du divin ?

Fut-ce la pureté et la luminosité des voix innocentes des enfants qui emplirent la cathédrale qui toucha le cœur et l'âme de Claudel et initia sa conversion ? Les paroles humbles et envoûtantes du Cantique de Marie, son Magnificat, arrachèrent-elles l'intellectuel cynique de son scepticisme ?

Cette même cathédrale qui, plus d'un siècle plus tard, se dresserait noircie et consumée par un incendie furieux, alluma d'abord le feu de la foi dans le cœur d'un adolescent agnostique du XIXe siècle. L'âme de Paul Claudel fut embrasée et lui fut rendue comme l'innocence d'un enfant de Dieu. Durant tout le reste de sa longue vie, il parla et écrivit de sa conversion à Notre-Dame. Il était à jamais un homme transformé.

Aussi singulière que soit l'expérience de conversion de Claudel, elle offre un récit édifiant pour un monde en proie au sécularisme et aux entreprises sans Dieu. Comme tant d'agnostiques modernes, Claudel cherchait des réponses, la vérité et la paix dans un monde de chaos froid et de nihilisme stérile.

Paul Claudel, catholique, père, époux, diplomate, poète et dramaturge, mourut le lundi 23 février 1955. Sa dépouille fut portée dans sa bien-aimée cathédrale Notre-Dame et placée près du pilier où il avait trouvé sa conversion à la foi catholique. Durant les funérailles, son cher Magnificat fut chanté par la maîtrise — celui-là même que Claudel avait entendu pour la première fois le jour de Noël 1886. Claudel aimait les voix innocentes des enfants de la maîtrise et se plaisait à les entendre presque chaque dimanche lorsqu'il était à Paris. L'éloge funèbre fut prononcé par le ministre français de l'Éducation nationale, Jean Berthoin, qui sut exprimer l'amour et l'admiration du peuple français pour Paul Claudel et son attachement à Notre-Dame :

« Entre la Terre et le Ciel, Paul Claudel a bâti une sorte de cathédrale aux contreforts inébranlables dont les flèches, bien qu'elles se perdent hors de vue, restent toujours accessibles à un mouvement du cœur. Tant qu'il y aura des hommes qui souffrent et qui espèrent, ils se retrouveront tous, croyants ou non, dans ce sanctuaire d'une poésie vivifiante, pour méditer sur cette vérité éternelle : toute âme qui s'élève élève le monde avec elle. »

Le 15 avril 2019, en dépit d'une conflagration d'une ampleur sans précédent, les contreforts de la cathédrale Notre-Dame tinrent bon et ferme parmi les flammes rugissantes et les rafales de vent. Ce ne fut rien moins qu'un miracle. De même, la plaque de marbre marquant le lieu de la conversion de Paul Claudel survécut à l'incendie et repose toujours près de la statue de Notre-Dame dans la cathédrale Notre-Dame de Paris restaurée.

La magnifique cathédrale a été restaurée — sa toiture reconstruite, ses trésors recouvrés, son grand orgue emplissant à nouveau la nef de musique. Les pierres ont été relevées des cendres. Les blessures ont été réparées. Notre-Dame se dresse à nouveau. Pourtant, une question lancinante demeure parmi les cendres de ce qui fut perdu :

La foi qui a bâti Notre-Dame peut-elle également être restaurée et renaître ?

Une civilisation qui a oublié le sens de l'innocence peut-elle retrouver ce qu'elle savait instinctivement autrefois — l'éternelle innocence de l'enfance, le caractère sacré de la personne humaine, et la beauté transcendante qui pointe au-delà de ce monde ?

La cathédrale a été rebâtie. Pourtant, la question qui demeure est de savoir si la civilisation chrétienne peut, elle aussi, être rebâtie.

L'ultime éloge prononcé au bord de la tombe de Claudel par son ami Jean-Louis Barrault trace une voie :

« En Paul Claudel, il n'y eut jamais de rupture entre la réalité terrestre et le mystère de Dieu. Dieu et le petit grain de sable sont intimement liés, ils se tiennent par la main. Vos œuvres sont un nid profond dans lequel déjà trois générations ont trouvé refuge.

Le prêtre et le poète ont des vocations comparables puisqu'ils font jaillir la sève vivifiante de la stérilité du matérialisme. Votre œuvre est celle d'un jeune homme. Vous vous êtes enrôlé dans l'armée de votre Église sans rien perdre de votre lucidité, de votre nature novatrice et même révolutionnaire. »

Un feu brûle-t-il encore dans notre civilisation pour l'innocence de l'enfance ?

Nos cathédrales redeviendront-elles des lieux de culte divin, plutôt que des musées d'art et des scènes de concerts rock ?

Continueront-elles à brûler, pour finir en tas de cendres et être vidées de leur substance ?